« Il a accepté ? » demanda le juriste avec une pointe d’incrédulité. « Il accepte vraiment de faire passer la mère de sa fille pour une déséquilibrée ? »
« Mon Dima fait tout ce que je lui ordonne de faire, » répliqua Valentina avec une férocité glaciale. « Je lui ai dit que si cette folle restait ici, elle finirait par empoisonner sa nourriture. Je lui ai rappelé qu’elle a cessé de cuisiner du jour au lendemain, qu’elle s’enferme avec la petite, qu’elle refuse de lui adresser la parole. Il est terrifié. Il croit tout ce que je lui raconte. Et surtout, il sait que sans moi, il perd la moitié de l’appartement. Je lui ai promis que dès que Katya sera internée ou expulsée dans un foyer social sans le sou, nous marierons Dima avec Marina, la nièce du chef de service des cadastres. Tout est ficelé. Marina sait tenir une maison, elle est docile, et elle a le bras long pour faire effacer les dettes de jeu de mon fils. »
Katya, tapie dans l’ombre, sentit ses tempes battre avec une telle violence qu’elle crut que son crâne allait exploser. Les dettes de jeu. Voilà donc le secret monstrueux que Dima dissimulait depuis six mois. Voilà pourquoi il rentrait tard, hagard, les yeux fuyants. Il ne s’agissait pas seulement d’une lâcheté morale ordinaire : son mari s’était enfoncé dans la boue des tripots clandestins de la ville, et pour sauver sa peau et son standing, la mère et le fils avaient décidé de faire d’elle, de Katya, l’agneau sacrificiel, de la dépouiller méthodiquement de ses biens, de son héritage et de son propre enfant.
Les mains de Katya ne tremblaient plus. Une froideur absolue, presque minérale, s’empara de son esprit. Très lentement, avec des gestes millimétrés d’une précision chirurgicale, elle sortit son téléphone de sa poche de veste. Elle enclencha l’enregistrement vidéo à travers la fente des rideaux, veillant à ce que le zoom capture distinctement le visage de Valentina, celui de Voronov, ainsi que les documents originaux étalés sur la table basse en verre.
« Et pour la petite ? » demanda Voronov en rangeant un formulaire dans sa mallette. « Les services sociaux ne vont-ils pas tiquer si la mère n’a aucun antécédent psychiatrique officiel ? »
Valentina eut un ricanement qui souleva le cœur de Katya.
« C’est là que réside mon coup de génie, mon cher. Tu te souviens de ces flacons de calmants que le docteur Grigoriev m’avait prescrits l’automne dernier pour mes insomnies ? Chaque soir, depuis une semaine, je glisse trois gouttes de solution concentrated dans le lait d’amande que Katya boit avant de dormir. Elle ne sent rien avec le goût de noisette. D’ici quelques jours, elle aura des absences, des vertiges, des pertes d’équilibre devant témoins. Dès qu’elle aura son premier malaise public, j’appellerai les urgences psychiatriques. J’ai déjà préparé un faux journal intime où j’ai imité son écriture, racontant ses pulsions suicidaires et son dégoût pour son enfant. Les flics n’y verront que du feu. Une femme brisée par le deuil de sa mère qui perd la raison… C’est si classique, n’est-ce pas ? »
Voronov hocha la tête, un sourire admiratif et servile sur les lèvres.
« Vous êtes machiavélique, Valentina Petrovna. Mais j’exige mes quarante pour cent sur la soulte de l’appartement dès que le jugement sera rendu. »
« Tu auras tes quarante pour cent, charognard. Rangeons ça maintenant. Dima ne doit pas voir la boîte de sa mère traîner ici, il a encore des accès de sentimentalisme imbéciles. »
Katya arrêta l’enregistrement. Le fichier faisait douze minutes et quarante-trois secondes d’une pureté visuelle et sonore irréprochable. Elle glissa son téléphone dans sa poche, recula sans un bruit sur le parquet ciré, remit ses bottes sur le palier, descendit les escaliers à pas de loup et sortit dans la rue glaciale.
Une fois sur le trottoir, elle s’arrêta un instant pour respirer l’air vivifiant de novembre. Elle ne pleura pas. Elle n’eut pas un seul sanglot. Sa douleur s’était transformée en une arme forgée dans l’acier le plus dur. Elle savait exactement ce qu’elle devait faire.
Elle ne rentra pas chez elle. Elle prit un taxi directement pour le centre-ville et se rendit à l’angle de la rue Lénine et de la perspective de la Paix, où se dressait l’immeuble cossu abritant le cabinet de Pavel Nikolayevich. Ce dernier n’était pas seulement l’ancien associé de son père ; il était le parrain civil de Katya, un homme qui avait juré sur le cercueil d’Elena de toujours veiller sur sa fille unique.
Quand Pavel Nikolayevich vit entrer Katya, il comprit instantanément à son regard que l’heure n’était plus aux démarches amiables. Il congédia immédiatement son assistant, ferma la porte capitonnée de son bureau et lui servit un verre de thé chaud dans une tasse en porcelaine de Lomonossov.
« Assieds-toi, Katya. Raconte-moi tout. Sans filtre. »
Katya ne parla pas tout de suite. Elle posa son téléphone sur le sous-main en cuir vert et appuya sur lecture. Pavel écouta l’enregistrement dans un silence de tombe. Au fur et à mesure que la voix de Valentina détaillait l’empoisonnement méthodique et la falsification des documents, le visage du vieux juriste devint couleur de cendre, puis ses tempes rougirent d’une fureur sourde. Ses doigts fins se refermèrent sur son stylo en or au point de faire blanchir ses jointures.
Quand la vidéo se termina, Pavel se leva, marcha jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la cathédrale enneigée, et resta immobile pendant deux pleines minutes.
« De l’empoisonnement avec préméditation, » murmura-t-il d’une voix rauque. « Faux et usage de faux en écriture privée dans le but de spolier un incapable supposé. Tentative de séquestration arbitraire et escroquerie en bande organisée. Voronov… ce misérable cloporte a enfin signé son propre mandat de dépôt. »
Il se retourna vers Katya, son regard brillant d’une lueur implacable.