« Écoute-moi très attentivement, ma petite. Si nous allons à la police maintenant avec cette vidéo, ils vont ouvrir une enquête préliminaire. Valentina engagera de grands avocats, elle niera la validité de l’enregistrement en prétendant qu’il a été obtenu de manière déloyale dans un domicile privé, et Voronov aura le temps de faire disparaître les originaux falsifiés et la boîte de ta mère. Nous devons les prendre la main dans le sac, en flagrant délit, devant témoins officiels. Est-ce que tu te sens la force d’aller jusqu’au bout ? »
« J’irai jusqu’où il faudra, parrain, » répondit Katya d’une voix sans tremblement. « Je veux qu’ils paient pour chaque seconde d’humiliation qu’ils m’ont infligée. Je veux qu’ils paient pour avoir profané la mémoire de ma mère. »
Pavel esquissa un sourire carnassier.
« Alors voici ce que nous allons faire. Tu m’as dit que vendredi prochain, Dima organise une réception pour célébrer ses prétendues perspectives de promotion avec le grand patron de son groupe d’ingénierie et l’ensemble de son département ? »
« Oui. Il a commandé un traiteur de luxe pour compenser mon refus de cuisiner. Il veut épater la galerie et montrer qu’il est l’homme de la situation. »
« Parfait, » dit Pavel en tapant du plat de la main sur la table. « Nous allons leur servir un festin dont ils se souviendront jusqu’à la fin de leurs jours. Mais d’ici là, Katya, tu ne touches plus à une seule goutte d’eau dans cette maison. Tu achètes des bouteilles scellées que tu caches dans le coffre de ta voiture, et tu manges uniquement à l’extérieur avec Alisa. Demain matin, à la première heure, tu te présenteras au laboratoire de toxicologie légale de l’hôpital central. Mon ami, le professeur Simonov, effectuera un prélèvement sanguin complet pour rechercher les traces du sédatif. Nous aurons notre preuve biologique avant même que la première goutte de champagne ne soit versée vendredi soir. »
Les sept jours qui précédèrent la réception furent un chef-d’œuvre de dissimulation. Katya feignit la fatigue, se coucha tôt, laissa traîner son verre de lait d’amande intact sur sa table de chevet chaque nuit avant de le vider discrètement dans les toilettes à l’aube. Elle vit Valentina Petrovna venir chaque après-midi, inspecter la cuisine d’un œil de rapace, observer les cernes artificiels que Katya se dessinait sous les yeux avec un peu de fard gris, et savourer ce qu’elle croyait être l’effondrement imminent de sa belle-fille.
Dima, rongé par l’angoisse de ses dettes et incapable de soutenir le regard de sa femme, évitait le domicile conjugal autant que possible. Il passait ses nuits à élaborer des plans de carrière illusoires, persuadé que sa mère gérait l’intendance et que le divorce lui rapporterait la liberté financière dont il avait désespérément besoin. Il ignorait que le parquet financier de la ville, alerté secrètement par Pavel Nikolayevich, avait déjà épluché ses relevés de comptes et découvert que les fonds qu’il perdait aux cartes provenaient en partie de caisses noires alimentées par des rétrocommissions sur des chantiers municipaux.
Le vendredi fatidique arriva sous un ciel bas et plombé par une tempête de neige précoce.
Dès quinze heures, les livreurs du grand traiteur de l’hôtel Astoria envahirent la cuisine. Des plateaux d’esturgeon fumé, des terrines de gibier, des pyramides de profiteroles et des caisses de champagne millésimé s’entassèrent sur le marbre que Katya avait astiqué avec un soin maniaque. Valentina Petrovna régnait en despote sur les employés, aboyant des ordres, exigeant que l’on mette les grands verres en cristal de Bohême et inspectant chaque assiette comme si elle commandait les cuisines du Kremlin.
Katya s’était enfermée dans la chambre d’Alisa. Elle avait soigneusement préparé les valises de sa fille et les siennes, qu’elle avait fait transporter dès midi chez Marina. Dans sa chambre, il ne restait que ses vêtements stricts pour la soirée : un tailleur noir d’une coupe sobre, son alliance en or blanc, et le pendentif en saphir que sa mère lui avait légué.
À dix-huit heures trente, les invités commencèrent à franchir le seuil.
Il y avait là les pontes de la société d’ingénierie : Vitaly Borissovitch, le directeur général, un homme austère de soixante ans issu de l’ancienne nomenclature industrielle, qui ne tolérait aucun écart moral chez ses cadres ; les directeurs financiers ; Sergey, le vieil ami d’université de Dima, venu avec sa femme Olga ; et deux hauts fonctionnaires du ministère des Infrastructures que Dima espérait séduire pour décrocher son contrat d’État. Valentina s’était parée d’une robe en velours émeraude outrageusement décolletée, arborant des perles de culture et un sourire mielleux qui masquait à peine sa férocité.
Dima, dans un smoking noir neuf qui masquait mal son amaigrissement maladif, accueillait les dignitaires avec une obséquiosité dérangeante, leur servant personnellement des flûtes de champagne et multipliant les courbettes.
« Vitaly Borissovitch, quel immense honneur de vous recevoir dans notre modeste foyer ! » répétait-il en s’inclinant. « Comme vous le voyez, malgré les épreuves du travail, l’harmonie familiale reste notre bien le plus précieux. »
Le directeur général hocha la tête avec une bienveillance distante :
« La famille est le socle de toute réussite durable, mon jeune ami. Un homme incapable de gouverner sa maison ne saurait diriger trois cents ouvriers sur un chantier stratégique. »
Valentina intervint aussitôt, saisissant le bras du directeur :
« Comme c’est magnifiquement dit ! Vous savez, mon Dima a tout hérité de son père. Le sens du devoir, la loyauté… Malheureusement, certaines épouses modernes ne comprennent pas toujours les sacrifices qu’exige une carrière masculine. Katyusha, par exemple, traverse une période… disons délicate. Elle est fragile nerveusement depuis la perte de sa mère, mais nous l’entourons de notre amour patient. »
Au même moment, Katya fit son entrée dans le salon.
Elle était d’une beauté saisissante, droite comme un cierge, le teint lumineux, les yeux clairs et perçants, sans aucune trace de cette prétendue fragilité nerveuse. Les regards des invités se tournèrent vers elle. Vitaly Borissovitch lui baisa galamment la main :