Il ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire. Les mots simple spectateur lui restèrent bloqués dans la tête. Il les répéta encore et encore pendant son insomnie. Katya les avait dits calmement, sans hausser la voix ni pleurer. Et, d’une certaine façon, cela faisait encore plus mal.
Pendant les jours qui suivirent, l’atmosphère de l’appartement devint semblable à celle d’une morgue où l’air se raréfie d’heure en heure. Katya s’était retirée du tissu quotidien de la vie conjugale avec une minutie chirurgicale. Elle ne lavait plus les chemises de Dima, ne ramassait plus ses chaussettes traînant au pied du lit, ne demandait plus à quelle heure il rentrerait et n’achetait plus un seul gramme de sucre pour son café du matin. Elle existait dans cet espace comme une ombre autonome, vaquant à ses occupations professionnelles, s’occupant d’Alisa avec une douceur inaltérable, et observant son mari se débattre dans une crasse logistique qu’il n’avait jamais soupçonnée.
Sans Katya pour essuyer les traces de sauce, vider les cendriers et maintenir la fiction d’un foyer harmonieux, le vrai visage de la maison commença à émerger. Valentina Petrovna, constatant que sa belle-fille ne cédait pas d’un pouce, intensifia sa présence. Elle venait désormais dès midi, s’installait sur le canapé en cuir comme une reine déchue sur son trône, et exigeait que son fils vienne déjeuner entre deux réunions de travail. Mais le piège se refermait sur elle-même : habituée à ce que Katya range derrière elle en silence, la belle-mère se trouva rapidement dépassée par le désordre qu’elle semait. Le plan de travail était constellé de taches de graisse séchée, l’évier débordait d’eau croupie où macéraient des épluchures de chou, et l’appartement commençait à empester la friture rance.
Dima perdait pied. Il arrivait au bureau avec des cols froissés, des cernes violacés creusant ses joues, et une agressivité latente qui commençait à inquiéter ses supérieurs. L’homme qui se targuait d’être le pilier d’une famille modèle n’était en réalité qu’un enfant gâté, incapable de faire tourner un lave-linge ou de faire cuire un œuf sans brûler le fond de la poêle. Mais surtout, privé de la nourriture rassurante et équilibrée que Katya préparait jadis avec patience, son estomac le torturait. Les boulettes trop grasses de sa mère lui donnaient d’atroces crampes digestives, tandis que la malbouffe livrée à la hâte achevait de lui détruire l’humeur.
Puis arriva le fameux jeudi qui fit basculer l’histoire dans l’horreur pure.
Ce jour-là, Katya devait assister à un séminaire de formation à l’autre bout de la ville. Elle avait déposé Alisa chez une amie de confiance, Marina, une institutrice qui connaissait parfaitement la situation et soutenait Katya depuis le début. Cependant, vers quatorze heures, le formateur fit un malaise et la session fut interrompue prématurément. Katya prit le métro pour rentrer chez elle, comptant récupérer quelques dossiers de travail avant d’aller chercher sa fille en fin d’après-midi.
Lorsqu’elle arriva devant la porte de son immeuble, une brise glaciale balayait la rue. Elle gravit les escaliers d’un pas feutré. En arrivant sur le palier du quatrième étage, elle remarqua que la porte blindée de leur appartement n’était pas entièrement enclenchée : le pêne était sorti, laissant un interstice d’un demi-centimètre. Katya s’arrêta net. Son cœur rata un battement. Dima était censé être en réunion jusqu’à dix-sept heures.
Poussée par un instinct primal de survie, elle n’entra pas bruyamment. Elle retira ses bottes dans le couloir de l’étage, posa son sac à main contre le mur et poussa délicatement le battant de la porte, qui pivota sans le moindre grincement grâce aux charnières en téflon qu’elle avait elle-même huilées trois mois plus tôt.
Une odeur lourde, écoeurante, flottait dans l’entrée : celle de l’eau de Cologne bon marché à la lavande dont Valentina Petrovna s’aspergeait avec abondance.
Katya avança sur la pointe des pieds dans le couloir obscur. La porte de la chambre conjugale était fermée, mais la porte du salon était grande ouverte. Deux voix murmuraient à l’intérieur. Katya se glissa derrière la double cloison coulissante de la bibliothèque, un endroit stratégique où les rideaux de velours permettaient de voir sans être vue. Ce qu’elle découvrit la frappa avec la violence d’une décharge électrique.
Assise sur le canapé, Valentina Petrovna tenait sur ses genoux une vieille boîte en fer-blanc recouverte d’un motif floral délavé. Katya eut le souffle coupé : c’était la boîte de souvenirs de sa propre mère, un coffret que Katya gardait précieusement au fond du tiroir le plus haut de son armoire personnelle, sous des piles de linge de lit. À côté de la belle-mère se tenait un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un complet gris sombre élimé aux coudes, tenant une mallette de cuir noir entre ses genoux. C’était maître Voronov, un juriste marron bien connu dans le quartier pour ses méthodes à la lisière de la légalité.
« Tout est là, Valentina, » dit l’homme en ajustant ses épaisses lunettes en écaille sur son nez crochu. « Si nous utilisons ces reçus originaux et cette procuration que vous avez fait signer à Katya l’an dernier lorsqu’elle était hospitalisée après sa fausse couche, le juge n’y verra que du feu. Nous pouvons prouver que les fonds de l’héritage de sa mère n’ont jamais été injectés dans l’achat de cet appartement, mais qu’ils ont servi à rembourser des dettes fictives contractées auprès de vous par son défunt père. »
Valentina laissa échapper un gloussement de satisfaction diabolique en fouillant dans les lettres jaunies d’Elena, la mère disparue de Katya.
« Cette sotte croyait que je ne savais pas ! » ricana la vieille femme en agitant une enveloppe manuscrite. « Elle garde ces chiffons comme des reliques saintes. Elle se croit supérieure parce que sa mère était médecin et que moi je n’étais que comptable dans une usine de textile. Mais c’est moi qui vais avoir le dernier mot. Voronov, écoute-moi bien. Dès que la requête en divorce sera déposée, je veux que la procédure de mise sous tutelle pour instabilité mentale soit lancée simultanément. Dima a déjà signé tous les papiers en blanc hier soir. »