« Vous avez raison, juge, répondis-je sans baisser les bras. Personne ne me croira, moi. Mais ce n’est pas à un tribunal du comté que j’ai envoyé ces fichiers. »
Marcus Vane fronça les sourcils, un doute fugace traversant son regard hautain.
« De quoi parlez-vous ? »
« Le routeur satellite de votre propre fourgon a une fonction de synchronisation d’urgence en cas de brèche sécuritaire, expliquai-je en désignant du menton l’antenne gyroscopique qui tournait lentement sur le toit du véhicule gris. Avant de descendre, j’ai cliqué sur le protocole de diffusion totale vers le réseau du Département fédéral de la Santé et le serveur central des fraudes de l’administration fiscale fédérale. Vous avez mis vos noms sur les comptes de compensation aux îles Caïmans, juge. Vous et votre frère. Vous avez même eu l’arrogance d’utiliser votre sceau officiel pour valider les certificats de crémation anticipée. »
C’était un coup de poker absolu. Je n’avais fait que transférer les données sur ma petite clé USB de seize gigaoctets. Mais je savais une chose sur les puissants de cette trempe : leur empire ne repose pas sur le courage, mais sur la paranoïa.
Le visage du juge devint livide. Il se tourna vers l’un des officiers.
« Montez dans ce camion et vérifiez ce qu’il a fait ! immédiatement ! »
L’officier hésita une fraction de seconde, déviant son arme vers le véhicule.
Cette seconde d’inattention fut tout ce dont j’avais besoin.
Je plongeai vers la gauche, franchissant le talus de terre qui bordait l’allée pour disparaître dans la pente raide du sous-bois. Deux détonations étouffées claquèrent derrière moi, déchiquetant les branches de bouleau au-dessus de ma tête, mais les tirs étaient précipités, désespérés.
« Ne le laissez pas s’échapper ! aboya le juge. Tuez-le ! Tuez-le avant qu’il ne rejoigne la grand-route ! »
Je dévalai la colline à travers les ronces, ne sentant plus les épines déchirer mes cuisses ni la douleur de mon épaule luxée lors de l’explosion. Je glissai sur les aiguilles de pin jusqu’au ravin où les quatre enfants attendaient, terrés comme de petits animaux effrayés.
« On bouge, soufflai-je en relevant la petite fille dans mes bras et en prenant le plus grand par la main. Suivez le lit du ruisseau. L’eau effacera nos traces thermiques si ces ordures utilisent les capteurs du jet. »
Nous avons marché pendant trois kilomètres dans l’obscurité grandissante, progressant dans l’eau glacée de la crique qui descendait vers la plaine. Les enfants ne pleuraient pas. La terreur les avait rendus muets, mais leur confiance en cet inconnu couvert de suie et de sang séché était totale, primitive.
À vingt et une heures passées, nous avons enfin débouché sur la route départementale 14, à la lisière des vergers industriels de la vallée.
Au loin, le concert des sirènes déchira la nuit d’été. Ce n’étaient pas les véhicules de police de Vane. C’étaient les camions rouges des sapeurs-pompiers d’État, escortés par les berlines sérigraphiées de la police fédérale de l’État voisin. Madame Gable n’était pas seulement allée à l’hôpital avec Emma : la vieille femme avait fait ce que tout citoyen honnête aurait dû faire depuis vingt ans dans cette région pourrie par l’argent noir : elle avait déboulé dans la caserne des marshals fédéraux avec le moniteur cardiaque d’Emma et le récépissé d’enlèvement que Diana avait eu la stupidité de lui brandir au nez sur le porche.
Lorsque la première patrouille fédérale m’illumina de ses projecteurs longue portée alors que je portais deux des quatre rescapés sur l’accotement goudronné, je ne levai pas les mains en l’air.
Je posai les enfants délicatement sur le capot encore chaud de la voiture de police.
« Il y en a deux autres dans les fourrés, dis-je simplement à l’agent qui descendait, l’arme au poing mais le regard sidéré par l’état des petits rescapés. Et dans ma poche, vous trouverez de quoi envoyer la moitié de l’administration judiciaire de ce district sur la chaise électrique. »
L’aube ne s’est levée que bien plus tard sur la chambre d’hôpital de Saint-Jude.
Une brise tiède agitait les stores vénitiens de la chambre 312. Le bruit régulier et apaisant du scope d’Emma marquait un rythme parfait : soixante-douze battements par minute. La fièvre était tombée. La marque violette sur sa petite poitrine avait été badigeonnée d’un onguent blanc, et ses joues avaient retrouvé cette nuance rosée que j’aimais par-dessus tout au réveil.
Elle dormait paisiblement, les doigts serrés autour de mon index calleux.
À la télévision murale dont le son avait été coupé au minimum, les bandeaux d’information défilaient sans discontinuer. Les images montraient les ruines encore fumantes de la maison coloniale des Harrington, entourée d’un ruban jaune de scène de crime fédéral. Puis apparut le visage menotté du juge Marcus Vane, escorté par six agents en gilet pare-balles, suivi par les civières transportant son frère Julian, gravement brûlé par le court-circuit, et Diana Harrington, le visage tuméfié sous un masque à oxygène.
L’Institut Médical Miller-Vane avait été placé sous séquestre d’État dès cinq heures du matin. Dans les hangars de l’aérodrome de Blackwood, les agents avaient intercepté deux appareils sanitaires prêts à décoller avec à leur bord des conteneurs d’azote liquide et une liste de vingt-six noms appartenant à l’élite financière du continent.
La porte de la chambre s’entrouvrit sans bruit.
Madame Gable se glissa à l’intérieur, portant deux gobelets de café fumant dans des supports en carton et une boîte de beignets à la pomme. Ses yeux étaient cernés par une nuit blanche d’interrogatoires et d’attente, mais son dos s’était redressé, délesté d’un fardeau qui pesait sur cette vallée depuis des générations.
« Les quatre petits sont dans l’aile pédiatrique est, murmura-t-elle en posant un gobelet sur la table de nuit. Le procureur général de district a signé lui-même leurs ordonnances de protection. Personne ne s’approchera d’eux. Jamais. »
Je hochai la tête, incapable de détacher mes yeux du visage d’Emma.