C’était de la terreur pure, froide, calculée.

« Vous êtes venu trop tôt, murmura-t-elle dans un souffle convulsif, les yeux rivés sur le cadran de sa montre en or blanc. La seconde alarme n’était pas censée se déclencher maintenant. »

Je ne lui prêtai pas plus d’attention. Dans mes bras, le corps de ma fille de sept ans pesait comme du plomb mouillé. Emma avait la peau brûlante, striée d’une ligne violacée et boursouflée là où les maillons de laiton avaient compressé son sternum. Sous son t-shirt usé, le boîtier de son moniteur cardiaque d’appoint continuait d’émettre des impulsions stridentes, rythmées par une tachycardie folle. Ses cils tremblaient, collés par la sueur et la poussière du chemin de terre.

« Arthur, par pitié, la voiture est prête ! cria Madame Gable depuis le bas des marches en gravier, ses vieilles clés de berline tremblantes au bout de ses doigts noueux. Les secours mettront quarante minutes pour monter jusqu’ici. Blackwood Ridge est hors de leur secteur prioritaire ! »

Je jetai un dernier regard à Diana. Elle ne cherchait même pas à se relever. À demi allongée sur les lattes peintes de blanc, elle fixait son porte-bloc dont les feuilles d’inventaire venaient d’être maculées par un filet de sang tiède coulant de sa lèvre fendue. Elle ne criait pas à la police, elle ne menaçait pas de porter plainte. Elle regardait la lisière obscure des pins au-delà de la cour, là où la brume de chaleur ondulait sur l’asphalte défoncé.

« Emmenez-la, dis-je à voix basse à Madame Gable en lui confiant l’enfant enroulée dans un plaid en laine trouvé sur le rocking-chair. Filez directement aux urgences pédiatriques de Saint-Jude. Ne vous arrêtez sous aucun prétexte. Même si un gyrophare s’allume derrière vous. Vous m’entendez ? »

La vieille voisine acquiesça d’un hochement de tête sec, les mâchoires crispées. Elle avait vu grandir ma femme avant qu’une leucémie fulgurante ne me l’arrache deux ans plus tôt, et elle savait que si Emma cessait de respirer, il ne resterait rien de moi sur cette terre. Elle serra la petite fille contre sa poitrine et descendit les marches sans se retourner.

La portière claqua, le moteur de la vieille berline toussa avant d’entraîner les graviers dans une gerbe grise, puis le silence écrasant de cette fin d’après-midi caniculaire retomba sur la propriété Harrington. Un silence lourd, épais, saturé par l’odeur des aiguilles de pin cuites au soleil et un arrière-goût métallique qui picotait le fond de la gorge.

Je me tournai vers Diana. Je ramassai le coupe-boulon de quarante centimètres resté au sol.

« Qu’est-ce que tu as dit à propos d’une seconde alarme ? »

Diana cracha un caillot de salive teintée de pourpre. Le masque de directrice administrative hautaine de la fondation pédiatrique de la vallée s’effritait par lambeaux, laissant transparaître quelque chose de bien plus hideux : le fanatisme d’un rouage qui sait que sa machine est trop grosse pour faillir.

« Tu crois que tu es en train de jouer le rôle du père héroïque, Arthur ? ricana-t-elle doucement en réajustant péniblement les manches de son tailleur en lin. Tu n’as pas la moindre idée de ce que tu viens d’interrompre. Ta fille n’a pas été amenée ici par hasard. Son sang n’a pas été prélevé la semaine dernière pour un simple dosage de son traitement d’immunodépression. »

Je fis un pas vers elle. La semelle de ma botte de chantier s’écrasa sur le porte-bloc en plastique, brisant la pince en métal et libérant la liasse de documents.

Le premier feuillet portait le logo de l’Institut Médical Miller-Vane, une clinique privée nichée sur les hauteurs de la colline, réputée pour ses programmes de soins palliatifs luxueux et ses mécènes intouchables. Mais ce n’était pas un dossier d’admission ordinaire. En haut à droite, une étiquette rouge fluo portait une inscription manuscrite : Sujet B-14 – Facteur de compatibilité HLA : 99,8 % – Extraction programmée : 12h00 après amorçage d’ischémie thermique.

Mon estomac se révulsa d’un coup sec.

« Amorçage d’ischémie ? répétai-je, la voix étranglée par une fureur sourde. Vous l’avez enchaînée en plein soleil pour provoquer une défaillance d’organe ? »

« Le don d’un cœur d’enfant est une procédure extraordinairement délicate, Arthur, susurra-t-elle avec une sérénité terrifiante, comme si elle donnait une conférence dans un amphithéâtre climatisé. Si le receveur est prêt en salle stérile mais que le donneur meurt de façon trop abrupte, les tissus se nécrosent, le lactate sature les ventricules. Il faut… un stress métabolique progressif. Une élévation contrôlée de la température corporelle jusqu’à ce que le moniteur interne envoie le signal de détresse de niveau deux. C’est à ce moment précis que le véhicule de prélèvement intervient pour constater la mort cérébrale par hyperthermie maligne chez un sujet déjà réputé grabataire. Tout était légal. Tout était signé. »

« Signé par qui ? J’ai l’autorité parentale exclusive ! »

Diana eut un sourire hideux où ses dents tachées apparurent.

« Regarde la dernière page. »

D’une main crispée, je ramassai les feuillets éparpillés. Sous les courbes de monitoring et les bilans sanguins, une feuille d’abandon de soins et de cession d’organes post-mortem portait mon nom, Arthur Pendelton, imité à la perfection, daté de trois mois en arrière, et contresigné par un juge des tutelles de district : l’honorable Marcus Vane.

Le frère cadet du directeur de la clinique.

Soudain, un bruit étouffé monta des profondeurs de la grande maison coloniale. Ce n’était pas un cri humain. C’était un bip électronique répétitif, sourd, filtré par l’épaisseur d’une dalle de béton. Puis un second. Puis une dizaine d’autres, décalés d’une fraction de seconde, formant un chœur mécanique strident qui traversa les planches du plancher pour venir résonner dans mes tempes.

La seconde alarme.

Ce n’était pas le boîtier d’Emma qui avait sonné depuis le début. Emma n’était qu’un maillon de cette fournaise.

Diana ferma les yeux, un frisson d’extase traversant ses épaules décharnées.