« Trop tard, murmura-t-elle. Les équipes de stérilisation sont déjà en route depuis les pistes de l’aérodrome privé. Si tu restes ici, tu es un homme mort. Si tu fuis, tu seras déclaré fugitif pour homicide et enlèvement de ton propre enfant. »
Je ne répondis pas. D’un mouvement rapide, je fis passer la lanière de nylon de ma boîte à outils autour de ses poignets, la saucissonnant fermement contre le pilier où Emma avait souffert quelques minutes plus tôt. Je serrai le nœud jusqu’à ce que ses doigts deviennent blancs.
« Qu’est-ce que vous avez sous cette maison ? grognai-je à quelques centimètres de son oreille. »
Elle refusa d’ouvrir la bouche, les lèvres pincées dans un dédain d’automate.
Je ne perdis pas une seconde de plus. Je poussai la double porte moustiquaire qui grinça lugubrement sur ses charnières rouillées. L’intérieur de la bâtisse Harrington sentait le cireux, la lavande synthétique et l’ozone des pièces closes saturées d’équipements sous tension. Tout était d’une propreté maniaque. Des tapis persans impeccables, des meubles en acajou ciré, des portraits de famille à l’huile représentant des notables austères aux regards fuyants.
Mais derrière la porte battante de l’office, menant traditionnellement à la cave à charbon, une lourde porte blindée en acier brossé barrait le passage. Elle n’avait rien à faire dans une maison de maître du siècle dernier. Un boîtier mural clignotait au rouge, crachant cette litanie de bips arythmiques que j’avais perçue dehors.
Au mur, sur un porte-manteau, pendait le trousseau de cartes magnétiques de Diana. J’arrachai le badge bleu floqué du caducée de la fondation et le passai devant le lecteur. Le loquet émit un sifflement pneumatique et s’ouvrit en libérant un souffle d’air climatisé, glacial, saturé de chlore et d’antiseptique.
Je descendis l’escalier de ciment brut.
Ce que je découvris sous les fondations de cette colline me coupa le souffle et glaça jusqu’à la moelle de mes os.
La cave n’existait plus. Elle avait été excavée sur plus de deux cents mètres carrés pour former un quartier médical clandestin d’une sophistication chirurgicale absolue. Des baies vitrées donnaient sur quatre boxes individuels. À l’intérieur de chacun d’eux, sur des lits pédiatriques entourés de rails tubulaires, se trouvaient des enfants.
Quatre silhouettes minuscules, inconscientes, perfusées par des cathéters centraux reliés à des pompes volumétriques automatisées. Sur chaque lit, un boîtier identique à celui qu’on avait fixé à Emma affichait des courbes thermiques ascendantes. Les climatiseurs des chambres étaient coupés ; de lourdes lampes chauffantes à spectre infrarouge, suspendues au plafond de chaque box, baignaient les petits corps d’une lumière rougeoyante et écrasante.
Ils étaient en train de les cuire vivants sous surveillance télémétrique.
Sur un tableau blanc suspendu au centre du couloir de garde figuraient des noms, des âges, et des destinations codées : Sujet C-03 (8 ans) -> Zurich, Jet privé 14h30 ; Sujet D-11 (5 ans) -> Houston, Vol sanitaire 16h00 ; Sujet A-09 (6 ans) -> Clinique Vane, Bloc 1.
Tous des orphelins de la vallée, des pupilles de l’assistance publique, ou des enfants de familles brisées par les fermetures d’usines et les crédits toxiques, des gosses dont personne ne viendrait réclamer les restes si un rapport médical signé par le juge Vane attestait d’un coup de chaleur accidentel lors d’une colonie de vacances thérapeutique.
Le bip strident qui m’avait alerté provenait du box numéro deux : l’alarme thermique indiquait 41,2 degrés. Le gamin sur le matelas, un petit garçon aux cheveux noirs ébouriffés ne pesant pas plus de vingt kilos, convulsait lentement, les yeux révulsés vers les néons du plafond.
Une rage froide, d’une netteté absolue, prit possession de mon cerveau. Je ne pensais plus au danger, je ne pensais plus aux lois ni à la fuite. J’étais un ouvrier mécanicien de trente-cinq ans qui avait passé dix ans sur des plateformes pétrolières à réparer des compresseurs sous pression extrême : je savais comment détruire un système complexe sans laisser de marge d’erreur.
Je m’élançai vers le panneau de contrôle central. L’interface était verrouillée par un mot de passe, mais l’armoire d’alimentation générale située sur le mur ouest était accessible. À l’intérieur, des disjoncteurs industriels triphasés côtoyaient les batteries d’un onduleur de secours.
Je levai le coupe-boulon et frappai de toutes mes forces contre les tuyaux de refroidissement liquide du groupe électrogène secondaire. Le métal céda dans un crissement perçant. Une giclée de glycol sous pression m’éclaboussa le torse, brûlant mes yeux, mais je continuai à frapper, sectionnant les torons de câbles d’alimentation des rampes infrarouges jusqu’à ce qu’un arc électrique éblouissant fasse sauter les plombs principaux.
D’un coup, la lumière écarlate des lampes chauffantes s’éteignit. Les turbines d’extraction s’arrêtèrent dans un grondement d’agonie, remplacées par la lueur blafarde et intermittente des blocs de sécurité à batterie.
Les bips cessèrent d’accélérer.
Je me précipitai vers le premier box. La porte vitrée était retenue par un électro-aimant qui venait de se relâcher avec la coupure de courant. J’entrai, arrachai sans ménagement le système de fixation thermique du lit et coupai la perfusion qui injectait une solution glucosée hypertonique destinée à aggraver la déshydratation du petit garçon.
« Hé, bonhomme… réveille-toi, murmurai-je en le soulevant contre mon épaule trempée. Reste avec moi. »
L’enfant émit un gémissement rauque, sa tête basculant mollement contre ma clavicule. Sa peau semblait prête à craquer sous l’effet de la chaleur. Je le déposai au sol près du couloir, arrachai les draps des trois autres lits et les trempai dans l’évier d’eau froide du local de désinfection qui fonctionnait encore par gravité. J’enveloppai les quatre petits corps dans ces linceuls glacés pour faire chuter leur température centrale, répétant les gestes mécaniques que les urgentistes m’avaient montrés quand Emma faisait ses premières crises de convulsion fébrile.
C’est alors qu’un crissement de pneus sur le gravier fit vibrer le plafond de la cave.
Ce n’était pas la vieille berline de Madame Gable. Le vrombissement lourd d’un moteur diesel huit cylindres s’immobilisa juste devant le porche, suivi par le claquement synchronisé de deux portières blindées.