« Parce que je passe ma vie à voir des gens abandonner », répondis-je sans me retourner. « Dans les hôpitaux publics, les directeurs abandonnent par manque de budget, les familles abandonnent par fatigue, et les soignants abandonnent par épuisement moral. Quand je suis entrée dans cette pièce et que j’ai vu vos yeux… j’ai vu un homme que tout le monde condamnait, y compris ses proches, mais qui refusait de lâcher prise. Vous étiez un monstre pour beaucoup de gens, mais vous étiez un monstre qui voulait vivre. Et mon métier, Liam, c’est de me battre aux côtés de ceux qui s’accrochent à la falaise. Même si la falaise est couverte de sang. »
Liam resta silencieux durant de longues minutes. Puis, j’entendis le froissement des draps alors qu’il posait les pieds sur le sol avec une aisance retrouvée.
Il se leva, drapé dans une robe de chambre en velours sombre, et vint se poster à mes côtés devant la vitre panoramique. Il ne chancela pas. Il était guéri, rendu à sa force sombre et à son destin d’acier.
« Le Conseil a ratifié mon autorité absolue ce matin », déclara-t-il en fixant l’horizon blanc. « Rossi est envoyé en exil forcé en Amérique du Sud. Vance a pris sa retraite définitive. La ville est calme. Trop calme, sans doute. D’autres viendront un jour réclamer ce trône. »
« C’est votre monde, Liam. Pas le mien. Mon taxi pour l’aéroport arrive dans une heure. Je prends le premier vol pour Genève afin d’être au chevet de Thomas à son réveil. »
Liam se tourna vers moi. Il sortit de sa poche un petit boîtier en argent massif qu’il glissa délicatement au creux de ma main. À l’intérieur reposait une clé électronique codée et un passeport diplomatique vierge.
« Tu as sauvé ma vie deux fois, Clara Renaud », dit-il d’une voix solennelle qui scellait un serment indélébile. « Où que tu sois dans ce monde, si un jour ton frère ou toi avez besoin d’une protection que la loi ne peut vous offrir, si une ombre menace votre tranquillité… il te suffira d’activer ce boîtier. Mes armées, mes comptes et ma propre vie seront à ton service jusqu’à mon dernier souffle. »
Je refermai mes doigts sur le métal froid du boîtier. Je savais que dans son monde, un tel don n’avait pas de prix : c’était l’immunité absolue accordée par le souverain des ombres.
« Prenez soin de vos cicatrices, Liam », murmurai-je en prenant mon sac de voyage posé près de la porte. « Et ne laissez plus personne toucher à vos armoires à pharmacie. »
Il eut ce sourire rare, franc et sans malice, qui transfigurait totalement la dureté de son visage.
« Adieu, la septième. »
Épilogue : L’horizon blanc
Une heure plus tard, la grande berline noire franchissait les grilles monumentales du domaine Mercer, laissant derrière elle les hautes murailles de pierre et les gardes silencieux en faction sous les arbres givrés.
Assise à l’arrière, je regardais le manoir s’éloigner peu à peu dans le rétroviseur extérieur, jusqu’à n’être plus qu’un point sombre au milieu de l’immensité blanche de la forêt. Dans la poche de mon manteau neuf, mes doigts effleuraient le boîtier en argent, souvenir indélébile d’une semaine passée aux portes du néant.
Six infirmières avaient fui cette demeure maudite par peur de la mort.
La septième y était restée par amour pour un frère, y avait affronté les loups, déjoué les complots et rendu son souffle à un roi déchu. Et tandis que le taxi prenait de la vitesse sur l’autoroute dégagée en direction de la Suisse et de la lumière, je savais qu’au fond de mon âme, une partie de moi ne quitterait plus jamais cette chambre aux volets ouverts sur l’hiver.