« Liam », commença Vance d’une voix tremblotante, posant ses deux mains sur le pommeau de sa canne en ivoire. « Nous avons appris pour l’attaque de cette nuit. Les rumeurs en ville disaient que tu avais succombé à une septicémie foudroyante. Nous étions sur le point de réunir le directoire d’urgence pour sécuriser nos avoirs. »
« Les rumeurs sont financées par ceux qui paient les tireurs, Victor », répliqua Liam sans leur proposer de s’asseoir. Sa voix ne trahissait aucune faiblesse. « Julian est mort. Ici même, sur le plancher de ma chambre. »
Un frémissement imperceptible parcourut les épaules de Rossi. Anton Vane, lui, ne cilla pas. Ses yeux d’un bleu délavé balayèrent rapidement la pièce avant de se poser sur moi avec une curiosité insistante.
« Et cette jeune femme ? » demanda Vane. « Une nouvelle recrue de ton service de sécurité, Liam ? Ou une remplaçante pour les malheureuses qui ont quitté ton domaine en catastrophe ces dernières semaines ? »
« Mademoiselle Renaud est l’infirmière en chef qui a décelé le poison dans mes poches de perfusion », répondit Liam, d’un ton si tranchant que le bois du foyer sembla en craquer de stupeur. « Et c’est elle qui a logé deux balles de neuf millimètres dans la poitrine de Julian lorsqu’il est venu réclamer ma signature sur les actes de cession. »
Le silence retomba sur la pièce, lourd, étouffant, presque nauséabond.
Matteo Rossi déglutit avec peine. Ses yeux allèrent de Liam à ma silhouette menue, immobile près du chariot médical. Le respect dans ce milieu ne s’accorde ni à l’âge ni au rang : il ne se mesure qu’à la capacité d’éliminer un ennemi sans ciller. En m’attribuant publiquement la mort de son cousin félon, Liam m’avait transformée en un rempart imprévisible. Aux yeux de ces prédateurs, je n’étais plus une soignante vulnérable ; j’étais le témoin armé qui veillait sur leur roi blessé.
« Julian a toujours été une tête brûlée », tenta d’éluder Rossi, en essuyant son front moite avec un mouchoir en soie. « Nous ignorions totalement ses accointances avec la faction d’Elena Petrov. Tu as toute notre loyauté, Liam. Nous sommes venus pour réaffirmer notre soutien financier et sécuriser les cargaisons bloquées au port autonome. »
« Votre loyauté ? » Liam fit deux pas lents en direction de la table basse où était posée une mallette métallique. Chaque foulée lui coûtait un effort surhumain, mais son pas demeurait droit, régulier. « L’anticoagulant neutralisé venait d’une pharmacie clandestine contrôlée exclusivement par le réseau de logistique maritime. Ton réseau, Matteo. »
Rossi devint livide. Ses lèvres s’entrouvrirent pour formuler un démenti, mais Liam ouvrit la mallette d’un geste sec. À l’intérieur reposaient trois flacons scellés, ceux-là mêmes que j’avais analysés et étiquetés avec mes propres annotations chimiques quelques heures plus tôt.
« Ces flacons portent le tampon de la capitainerie du hangar 14 », continuai-je d’une voix posée, rompant le protocole pour accentuer le piège. « Le composant actif a été remplacé par une solution saline hypertonique saturée en toxine bactérienne à incubation lente. Ce n’est pas une négligence de coursier. C’est une préparation pharmaceutique sur commande, commandée il y a exactement dix-huit jours. »
Rossi recula d’un demi-pas vers la porte de sortie. Sa main droite esquissa un mouvement réflexe vers le pan gauche de sa veste.
Il n’eut pas le temps de toucher son arme.
Dans un claquement sourd, Leo surgit sur le côté et braqua son fusil à pompe automatique directement sous le menton du colosse. Au même moment, Liam tira le pistolet dissimulé sous son pull et le posa sans bruit sur la table de verre, le canon pointé vers Anton Vane.
« Lequel de vous deux a signé l’autorisation de dédouanement pour la cargaison de Petrov ? » demanda Liam. Son regard d’ardoise s’était mué en un abîme sans fond.
Acte II : L’anatomie d’une trahison
Vance s’affaissa sur un fauteuil, le visage gris comme la cendre de l’âtre. « Liam, par pitié… Je ne savais rien. J’ai vieilli, je ne contrôle plus les registres d’embarquement… »
« Je sais que tu ne savais rien, Victor », coupa Liam sans quitter Vane des yeux. « Tu es trop avare pour risquer ton capital dans une guerre ouverte avec les Russes. Toi, tu attends simplement de voir qui survit pour compter les billets. Mais Anton… Anton a de l’ambition. Anton pense que le crime organisé du XXIe siècle se gère avec des algorithmes et des assassinats propres dans des chambres d’hôpital. »
Anton Vane laissa échapper un rire bref, sans joie. Il redressa sa cravate sombre et croisa les jambes avec une insolence déconcertante.
« Tu étais déjà mort au moment où ta voiture a percuté ce camion sur la voie rapide, Liam », dit froidement le jeune cadre. « Regarde-toi. Tu tiens debout par miracle grâce à des amphétamines et au dévouement d’une infirmière que tu paies avec des miettes de ton compte off-shore. Tu représentes le passé. Les codes d’honneur, les vengeances de famille, les réunions dans des manoirs sous la neige… Tout cela est obsolète. Petrov contrôle les flux financiers de toute la Baltique. S’allier avec elle était la seule issue rationnelle pour ne pas être écrasés. »
« Et pour réussir cette alliance, il fallait que je meure d’une infection post-opératoire », conclut Liam.
« C’était propre », rétorqua Vane avec un détachement chirurgical qui me glaça le sang. « Pas de guerre de gangs dans les rues. Pas de panique sur les marchés. Tu t’éteignais dans ton lit, entouré de tes fidèles. Nous organisions des funérailles grandioses à la cathédrale, et je prenais la direction opérationnelle du consortium. Julian n’était qu’un idiot impatient. Dès qu’il a compris que ton infirmière avait flairé l’anomalie dans tes médicaments, il a paniqué et engagé ce mercenaire pour forcer le destin. C’est lui qui a tout fait capoter. »
« Et c’est elle qui l’a abattu », rappela Liam en me désignant d’un geste calme.