Vane posa de nouveau son regard sur moi. Cette fois, ce n’était plus de la curiosité ; c’était cette haine froide des technocrates dont l’équation parfaite vient d’être brisée par une variable imprévue.

« Une employée hospitalière sous-payée », murmura Vane avec mépris. « Combien Liam t’a-t-il promis, petite ? Deux cent mille ? Cinq cent mille ? Petrov t’en offrira le triple si tu lui injectes cinquante millilitres de chlorure de potassium dans sa tubulure avant midi. Tu pourras emmener ton frère n’importe où dans le monde. Dans les meilleures cliniques de Boston ou de Tokyo. »

Le silence se fit de nouveau dans la pièce. Leo serra les mâchoires, le doigt crispé sur la queue de détente de son arme. Liam ne bougea pas d’un millimètre. Il ne me regarda même pas. Il attendait, laissant mon choix suspendre l’équilibre fragile de sa vie.

Je fis trois pas en avant, m’arrêtant juste devant Anton Vane. Mon uniforme médical était encore taché de suie et de sang séché au niveau de la hanche.

« Vous parlez de médecine comme si c’était une ligne comptable », dis-je d’une voix blanche. « Vous pensez que tout le monde possède un tarif de dégradation morale. Mais les six femmes qui sont parties avant moi ne fuyaient pas seulement la mort. Elles fuyaient la pourriture que vous et vos semblables répandez sur tout ce que vous touchez. »

J’ouvris ma sacoche médicale, en sortis une seringue stérile encore sous blister et la jetai sur ses genoux.

« Liam m’a payée pour soigner ses plaies et sauver mon frère. Il a respecté sa parole avant même que je ne lui sauve la vie. Vous, vous n’êtes qu’un cadavre en costume qui respire encore parce que votre montre n’a pas encore sonné le glas. »

Un éclair de fureur traversa le regard d’Anton Vane. Il comprit à cet instant précis que son calcul rationnel s’était heurté à un mur infranchissable.

Liam se pencha alors vers l’avant, la main refermée sur la crosse de son arme.

« Leo », dit-il simplement. « Emmène Rossi et Vance au sous-sol. Ils attendront que nous ayons purgé les docks. Quant à monsieur Vane… il va nous servir d’émissaire. »

Acte III : La nuit des représailles
L’après-midi fut un ballet d’ombres et de métal froid.

Le manoir s’était transformé en un quartier général de guerre. Des hommes fidèles à l’ancienne garde des Mercer, alertés par Leo, arrivaient par petits groupes à travers les sentiers forestiers pour éviter les barrages routiers. Liam, assis à son bureau en chêne massif, organisait la contre-offensive avec une vigueur que sa chair meurtrie semblait pourtant incapable de fournir.

J’avais dû lui administrer une nouvelle dose de coagulants et recoudre deux points qui avaient lâché sous l’effort. Chaque mouvement lui arrachait une grimace silencieuse, mais ses yeux demeuraient d’une lucidité terrifiante.

« Tu devrais partir maintenant, Clara », me dit-il alors que je bandais fermement son flanc droit avec des bandes de contention élastique. « Une voiture sécurisée est prête au garage sud. Elle te conduira directement à l’aéroport militaire d’Évreux. L’avion pour la clinique suisse t’attend. Ton rôle est terminé. »

Je terminai de fixer l’adhésif chirurgical d’un geste sec avant de relever la tête vers lui.

« Vous tiendrez à peine quatre heures debout sans perfusion d’antalgiques majeurs », répliquai-je en croisant les bras. « Si vous partez à ce rendez-vous au terminal ouest dans cet état, votre cœur lâchera avant le premier coup de feu. Le choc hémorragique n’a rien à voir avec le courage, Liam. C’est de la biologie élémentaire. »

« Petrov ne négociera pas avec un cadavre ambulant. Elle doit me voir debout, marchant sans vaciller, devant les représentants des autres familles. C’est le seul moyen d’empêcher un bain de sang généralisé dans toute la ville. »

« Alors je viens avec vous. »

Liam s’immobilisa net. Sa main, lourde et calleuse, se posa sur mon avant-bras avec une fermeté surprenante.

« Tu es folle ? Ce n’est pas un hôpital de campagne, Clara. Ce qui va se passer sur ces quais n’a rien d’humain. Si tu meurs là-bas, qui veillera sur ton frère ? »

« Si vous mourez sur ces quais avant que l’acte de fidéicommis ne soit enregistré par vos notaires demain matin, les comptes seront gelés par l’administration judiciaire et l’hôpital suisse suspendra le protocole expérimental de Thomas », répondis-je sans ciller. « Je ne protège pas un chef mafieux, Liam. Je protège l’unique garantie de vie de mon frère. Vous avez besoin de moi pour injecter l’atropine si votre rythme cardiaque s’effondre. Vous avez besoin d’une soignante capable de maintenir l’illusion jusqu’à la dernière seconde. »

Il me fixa longuement, cherchant une trace de doute ou de panique dans mes prunelles. Il n’y trouva que la même détermination inflexible qui l’avait maintenu en vie la nuit précédente.

« Prépare ta trousse », lâcha-t-il enfin en se levant d’un bloc. « Et garde le Walther dans ta poche. Là où nous allons, les blouses blanches ne protègent de rien. »

Acte IV : Le Hangar 14
La brume saline du port s’infiltrait à travers les tôles rouillées du Hangar 14.

Il était deux heures du matin. Dehors, les vagues noires de l’Atlantique venaient se briser avec fracas contre les piliers en béton des quais de déchargement. À l’intérieur, l’atmosphère empestait le gazole lourd, le sel marin et l’angoisse métallique des hommes armés qui se jaugent à distance.

Au centre de l’espace vide, sous la lueur blafarde d’un unique projecteur halogène suspendu à une chaîne rouillée, se tenait Elena Petrov.

Elle portait un long manteau de vison gris perle sur un pantalon de cuir noir. Sa silhouette élancée contrastait avec les silhouettes massives des six gardes du corps russes déployés en demi-cercle derrière elle, leurs fusils d’assaut pointés vers le sol, les doigts sur les pontets.

À genoux devant elle, les mains entravées par des colliers de serrage en plastique blanc, Anton Vane tremblait comme une feuille morte dans le vent d’hiver.