Acte V : L’épreuve du sang
Les Russes reculèrent lentement vers leurs véhicules avant de disparaître dans la nuit glacée. Les bruits de moteur s’éteignirent progressivement au loin, ne laissant que le gémissement du vent d’hiver contre les parois métalliques.
Dès que le dernier feu arrière eut disparu au tournant de la jetée, le corps de Liam se déroba.
Ses genoux heurtèrent le sol dans un bruit mat. Je me précipitai vers lui, glissant mes bras sous ses épaules pour amortir sa chute avant que sa tête ne frappe le béton. Le sang s’était remis à couler en abondance, saturant les couches de compresses et teintant son pull sombre d’une humidité tiède et poisseuse.
« Liam ! » cria Leo en se précipitant à nos côtés, son arme pendue à l’épaule.
« Écartez-vous ! » ordonnai-je d’un ton sans appel qui fit reculer d’un pas le colosse balafré. « Ouvrez la portière de la berline et allumez le chauffage au maximum ! Il fait une hypothermie sévère combinée à un choc hypovolémique ! »
Mes mains agissaient désormais d’elles-mêmes, entraînées par dix années passées dans les services de traumatologie lourde. J’arrachai le pull de laine, coupai les bandes souillées avec mes ciseaux médicaux et découvris la plaie latérale béante. L’un des points sous-costaux avait complètement cédé sous la tension de sa posture droite pendant la confrontation.
« Clara… » murmura Liam. Ses lèvres étaient bleutées, ses yeux se révulsaient vers le plafond de tôle. Sa peau était glacée, couverte d’une sueur visqueuse.
« Taisez-vous, Liam », soufflai-je en insérant un cathéter de gros calibre dans la veine de son pli du coude avec une précision chirurgicale, malgré le tremblement de mes doigts gelés. « Vous avez joué votre rôle de parrain intouchable. Maintenant, laissez-moi faire mon travail. »
Je raccordai en urgence une poche de soluté de remplissage et une ampoule d’acide tranexamique pour bloquer l’hémorragie interne. Mes doigts pressaient vigoureusement le pansement hémostatique sur son flanc, mes paumes s’enfonçant dans sa chair brûlante pour comprimer l’artère lésée.
« Il… il faut le transporter à l’hôpital de la ville », balbutia Leo, paniqué comme un enfant devant le corps inanimé de son chef.
« Pas d’hôpital », répliquai-je fermement en levant des yeux noirs vers lui. « Les hommes de Rossi ou les flics corrompus de Vane l’achèveraient avant qu’il n’atteigne le sas de réanimation. Ramenez-nous au domaine. Tout le matériel de stérilisation et le stock de sang compatible sont dans le coffre médical que Keller a sécurisé hier soir. Si vous voulez qu’il survive à cette nuit, conduisez comme si le diable vous collait au train ! »
Leo hocha la tête, les yeux brillants d’un respect farouche. À quatre, ils soulevèrent délicatement le corps inerte de Liam pour l’allonger sur la banquette arrière du grand 4×4 blindé.
Durant tout le trajet à travers les routes forestières enneigées, je restai à genoux sur le plancher du véhicule en mouvement, maintenant la compression artérielle à pleines mains, mes genoux heurtant les portières à chaque virage serré. Liam ne reprenait pas connaissance, mais son pouls, d’abord filant et irrégulier, se stabilisa peu à peu sous l’effet du soluté et de l’adrénaline de secours que je lui avais administrée par petites touches mesurées.
Je ne pensais plus à l’argent. Je ne pensais plus au danger des cartels russes ou aux flics de la brigade financière. Dans cet habitacle exigu qui sentait le cuir et le sang, il n’y avait plus qu’un homme suspendu à un fil ténu, et une femme décidée à ne pas lâcher l’autre bout de la corde.
Acte VI : L’aube nouvelle
Quarante-huit heures s’étaient écoulées.
La tempête de neige avait fini par recouvrir le domaine d’un manteau immaculé de trente centimètres, effaçant toute trace de pneus, de douilles et de violence passée. La grande maison en pierre reposait dans un silence absolu, seulement troublé par le crépitement familier des bûches dans la cheminée du premier étage.
Liam s’éveilla lentement.
La douleur était toujours là, diffuse, profonde, mais elle n’avait plus ce feu destructeur de la nécrose et de l’infection. Sa respiration était ample, régulière. Il tourna lentement la tête vers la droite.
J’étais assise dans le fauteuil en cuir près de la fenêtre, un gobelet de café fumant entre les mains, vêtue d’un pull en laine épais et propre. Sur la table de chevet, un ordinateur portable affichait en direct le compte-rendu médical transmis par la clinique de Zurich : Patient Thomas Renaud : intervention réussie à 100 %. Réveil post-opératoire sans séquelles neurologiques. Pronostic vital totalement écarté.
Liam esquissa un mouvement pour se redresser. Cette fois, je ne bondis pas pour l’en empêcher. Je posai calmement mon gobelet et m’approchai du lit pour ajuster l’oreiller derrière sa nuque.
« Tu ne dors donc jamais ? » murmura-t-il, sa voix retrouvant peu à peu son timbre d’airain.
« J’ai dormi six heures pendant que Leo montait la garde », répondis-je avec un léger sourire. « Keller est passé vérifier vos points ce matin. Il a dit que vous aviez une constitution de bête sauvage. Vos analyses de sang sont propres. Les toxines de Petrov ont été totalement éliminées par la dialyse péritonéale d’hier soir. »
Liam posa son regard sur l’écran de l’ordinateur où brillait le nom de mon frère.
« Ton frère est sauvé », dit-il doucement.
« Oui », soufflai-je, et pour la première fois depuis des mois, mes yeux s’humidifièrent sans que j’éprouve le besoin de m’en cacher. « Il est sauvé, Liam. Grâce à vous. »
« Grâce à toi, Clara. Sans toi, j’étais enterré sous les décombres de ce manoir avec une étiquette de mort naturelle autour de l’orteil. Six femmes intelligentes sont parties en courant pour sauver leur peau. Pourquoi es-tu restée quand le premier mercenaire a tiré à travers les volets ? Ce n’était pas seulement pour ce contrat d’assurance. »
Je marchai lentement jusqu’à la fenêtre. Le soleil d’hiver perçait enfin la couverture nuageuse, illuminant la neige d’éclats de diamant.