Je me tenais droite devant la baie vitrée du premier étage, les mains enfoncées dans les poches calcinées de ma blouse de garde, le regard fixé sur la ligne d’arbres noirs qui bordait la propriété des Mercer. Derrière moi, le maître des lieux respirait l’air vif qui s’infiltrait par les fentes d’aération déverrouillées. Il était vivant. Meurtri, la chair déchirée et l’âme entamée, mais debout.

Six infirmières avaient fui cette demeure fortifiée en entendant les bruits de culasse dans les couloirs, terrifiées par l’aura funeste d’un parrain déchu que l’on disait condamné par ses propres blessures. Moi, Clara, j’étais la septième. J’étais venue pour arracher un chèque capable de payer l’intervention neurochirurgicale de mon jeune frère Thomas à l’hôpital Necker. Je n’avais pas fui. J’avais ouvert les volets blindés, démasqué l’homme qui venait l’achever, et pressé la détente à travers ma propre poche.

Julian gisait désormais dans un linceul de plastique noir, évacué discrètement par les hommes de Leo avant les premières lueurs de l’aube. Mais dans notre univers, la mort d’un traître ne met jamais fin à l’incendie ; elle ne fait que consumer la mèche un peu plus vite.

« Tu contemples le paysage ou tu cherches encore des tireurs entre les pins ? »

La voix de Liam Mercer s’éleva derrière moi, grave, rocailleuse, encore râpeuse à cause des longues nuits de fièvre et d’analgésiques trafiqués. Il s’était assis sur le bord du grand lit en acajou, les pieds nus sur la moquette épaisse. Son torse était barré de bandages neufs que j’avais refaits à trois heures du matin, après avoir extrait l’éclat de ricochet qui lui avait éraflé l’épaule.

Je me retournai sans hâte. Mon stéthoscope reposait sur le guéridon à côté d’un pistolet automatique nettoyé et réarmé.

« Ni l’un ni l’autre », répondis-je calmement. « Je vérifie que vos battements carotidiens ne s’emballent pas. Votre tension est remontée à douze-sept après l’injection d’antibiotiques purs. Mais si vous vous levez brusquement comme vous venez de le faire, vous allez faire sauter les points de suture sous-costaux que Keller a mis trois heures à refermer. »

Liam eut un sourire bref, presque imperceptible, qui étira la cicatrice blanche barrant sa mâchoire carrée.

« Les six autres pleuraient dès que j’élevais la voix pour réclamer un verre d’eau. Toi, tu viens d’abattre mon cousin germain à bout portant et tu me parles de tension artérielle. »

« Les six autres avaient des vies à préserver à l’extérieur. Moi, si je perds ce salaire ou si vous mourez avant d’avoir signé l’ordre de virement pour la clinique, mon frère meurt dans deux semaines. Votre survie n’est pas une question d’allégeance, Liam. C’est une obligation contractuelle. »

Ses yeux gris, semblables à deux blocs de granit taillés dans la brume, plongèrent dans les miens. Il ne chercha ni à contredire ni à menacer. Durant ses années de règne sur les bas-fonds de la ville, Liam Mercer avait appris à reconnaître les menteurs, les lâches et les mercenaires. En moi, il voyait autre chose : un désespoir méthodique, infiniment plus dangereux que l’ambition.

« Le virement pour Thomas a été validé à six heures ce matin par ma banque à Zurich », déclara-t-il d’une voix neutre. « L’équipe médicale suisse atterrit à Paris cet après-midi. Ton frère est pris en charge, Clara. Quoi qu’il arrive ici aujourd’hui. »

Un poids immense, qui me broyait la poitrine depuis six mois, parut soudainement s’alléger, laissant une sensation de vertige glacé dans tout mon corps. Je baissai brièvement la tête pour dissimuler le tremblement fugace de mes lèvres.

« Pourquoi avoir fait ça avant la fin de ma mission ? » demandai-je.

« Parce que ce qui va se passer maintenant ne relève plus des soins infirmiers », répondit Liam en désignant la porte. « Julian n’était qu’un fusible. Les Russes ne lui auraient jamais promis la moitié des terminaux pétroliers sans l’appui du Conseil. Quelqu’un à la table des fondateurs a vendu mon sang. Et je ne compte pas rester couché dans des draps ensanglantés en attendant qu’ils envoient la cavalerie lourde. »

Acte I : Le Conseil des Cendres
À dix heures, le salon de réception du rez-de-chaussée avait retrouvé une allure presque civilisée, si l’on oubliait l’odeur persistante de solvant industriel utilisée pour nettoyer le sang séché dans le vestibule.

Leo, le bras gauche solidement maintenu dans une écharpe médicale noire confectionnée par mes soins, surveillait les écrans de contrôle installés à la hâte sur la console de marbre. Quatre hommes lourdement armés montaient la garde derrière les portes blindées du domaine.

« Ils sont là », annonça Leo en tapotant sur une touche du moniteur. « Trois berlines noires. Pas d’escorte visible sur la route principale, mais mes éclaireurs signalent deux SUV stationnés à trois kilomètres au croisement forestier. Si ça dégénère, ils sont à quatre minutes d’assaut. »

Liam se tenait debout près de la cheminée où crépitait un feu de chêne épais. Il avait revêtu un pull en cachemire noir à col roulé, assez ample pour masquer l’épaisseur de ses pansements et la silhouette d’une arme de poing dissimulée sous son aisselle. Son visage était cireux, creusé par la douleur physique qu’il masquait derrière un masque d’impassibilité absolue.

« Fais-les entrer », ordonna-t-il. Puis, se tournant vers moi qui rangeais la trousse de premiers secours dans un coin discret : « Reste à portée, Clara. Porte ta blouse blanche. Si je m’effondre, ils sauront que je suis mort avant la tombée de la nuit. Si tu es là avec tes seringues et ton regard de glace, ils hésiteront. La peur du vide est notre seule arme ce matin. »

Les trois hommes qui pénétrèrent dans la pièce incarnaient les trois piliers du syndicat Mercer.

Il y avait Victor Vance, un vieillard cacochyme aux doigts couverts de bagues en or, qui gérait le blanchiment des capitaux à travers des chaînes hôtelières depuis quarante ans. À sa droite se tenait Matteo Rossi, le gestionnaire des docks, un colosse quadragénaire au costume sur mesure étriqué. Enfin, en retrait, marchait Anton Vane, le plus jeune, le stratège froid chargé de la logistique numérique et des pots-de-vin municipaux.