Lorsque la lourde porte métallique coulissa pour laisser passer notre groupe, le silence devint absolu. Liam marchait en tête, la démarche assurée, le menton haut, vêtu d’un long pardessus en laine sombre qui dissimulait les poches de soluté fixées sous ses aisselles. J’avançais à sa gauche, un pas en retrait, vêtue d’un caban noir par-dessus mes vêtements civils, ma trousse médicale d’urgence portée en bandoulière. Leo et une douzaine d’hommes d’élite fermaient la marche, déployant un cordon défensif parfait autour de nous.

« Liam », dit Elena Petrov d’une voix suave, marquée par un léger accent de l’Est. « La rumeur disait que tu étais aux portes de l’enfer. Mais je vois que tu as toujours cette manie agaçante de ressusciter au mauvais moment. »

« Tu as toujours eu de mauvais informateurs, Elena », répondit Liam en s’arrêtant à cinq mètres d’elle. « Ou plutôt, tu t’es fiée à des traîtres trop pressés de dépenser un argent qu’ils n’avaient pas encore gagné. »

Il désigna d’un coup de menton Anton Vane, prostré sur le béton glacé.

« Ton petit prodige de la finance m’a tout raconté avant que nous ne partions du domaine. Les cargaisons détournées, les autorisations falsifiées, et les fioles de poison livrées sous couvert de fret humanitaire. Tu as brisé le pacte des trois frontières, Elena. Dans notre métier, cela porte un nom précis. »

Elena esquissa un sourire glacé. Elle fit un pas vers Liam, sans paraître impressionnée par le déploiement de force qui lui faisait face.

« Le pacte liait mon père au tien, Liam. Ton père est enterré sous six pieds de terre depuis dix ans, et toi, tu n’es plus qu’une relique convalescente. Regarde-toi. Tu as besoin d’une femme pour porter tes médicaments jusqu’au champ de bataille. Tu crois vraiment que le Conseil va te laisser le contrôle des corridors maritimes alors que tu saignes sous ton manteau ? »

Elle avait deviné. L’odeur du sang frais, filtrant malgré les pansements compressifs, ne trompe pas les fauves habitués au carnage.

Liam ne broncha pas. Mais je sentis le léger vacillement de son centre de gravité. Son épaule droite s’affaissa d’un millimètre. Sa fréquence respiratoire s’accélérait dangereusement : son organisme arrivait à l’épuisement total des réserves de catécholamines.

Sans attendre son signal, je fis deux pas en avant, m’interposant subtilement entre Elena Petrov et le flanc meurtri de Liam.

« Madame Petrov », dis-je d’une voix claire qui résonna distinctement sous les voûtes de tôle. « Vous basez votre stratégie sur l’hypothèse de son décès imminent. Mais la médecine moderne a ceci de fascinant : tant que le cœur pompe et que le cerveau commande, la volonté d’un homme peut écraser un empire. »

Les yeux d’Elena se plissèrent, dardant sur moi une lueur de mépris venimeux.

« Et qui t’a donné la parole, servante ? »

« Elle n’est pas une servante », intervint la voix de Liam, plus puissante et menaçante qu’elle ne l’avait été de toute la nuit. « Elle est la seule raison pour laquelle tu respires encore en cet instant, Elena. Parce que c’est elle qui m’a convaincu d’écouter les aveux complets de Vane avant de faire sauter tes entrepôts du quai numéro 4. »

À ces mots, le visage d’Elena Petrov se figea. Le calme arrogant qui l’habitait se mua en une tension brutale.

« De quoi parles-tu ? »

« Pendant que nous roulions vers ce hangar », poursuivit Liam avec une lenteur calculée, « mes hommes ont repris possession des terminaux pétroliers. Ton frère Nikolai et l’ensemble de son état-major sont actuellement enfermés dans la chambre froide du quai numéro 4. Leo a relié le circuit de ventilation à deux citernes de propane comprimé. Un seul mot de ma part sur ce canal radio, et la Baltique perd sa plus illustre famille d’armateurs en une fraction de seconde. »

Leo leva ostensiblement un émetteur-récepteur militaire à hauteur de sa poitrine, l’antenne déployée, la diode verte clignotant dans la pénombre.

Le silence qui s’abattit sur le hangar fut plus assourdissant qu’une détonation.

Elena fixa Liam, cherchant désespérément la faille dans son regard. Mais les yeux gris d’ardoise du chef des Mercer étaient aussi impénétrables que le fond de l’océan. Elle comprit qu’elle avait perdu. Elle avait cru attaquer un loup mourant dans sa tanière ; elle s’était jetée dans un piège tendu par un prédateur qui avait feint l’agonie pour mieux refermer ses mâchoires sur toute sa meute.

« Qu’est-ce que tu veux ? » cracha-t-elle enfin, la mâchoire serrée par la rage.

« Tu quittes cette ville avant l’aube avec ce qui te reste d’hommes », ordonna Liam, d’une voix implacable. « Tu laisses les navires, les entrepôts et les registres bancaires. Si l’un de tes agents franchit le périphérique ouest au cours des dix prochaines années, je t’envoie la tête de Nikolai dans un baril de saumure. Et pour sceller cet accord… tu vas exécuter toi-même la sentence sur le traître qui a orchestré ce désastre. »

Liam désigna Anton Vane du bout de son arme.

Vane leva des yeux suppliants vers la femme qu’il avait servie avec tant de servilité calculatrice. « Elena… non… nous avions un plan… la banque de Francfort… tout est prêt… »

Elena ne le regarda même pas. Sans un mot, avec une froideur reptilienne, elle sortit un petit pistolet automatique de la poche de son vison, posa le canon entre les deux yeux d’Anton Vane, et pressa la détente.

Le corps du jeune financier s’affaissa lourdement sur le ciment froid dans une mare sombre qui s’étendit lentement vers nos bottes.

« C’est réglé », murmura Elena en remettant son arme à l’abri des regards. « Nous partons. Mais n’oublie jamais ceci, Liam Mercer : les blessures que tu portes cette nuit finiront par te rattraper. Tôt ou tard. »

« Peut-être », répliqua Liam sans ciller. « Mais ce ne sera pas de ta main. »