Séraphine demanda que ses propres fautes restent inscrites dans le jugement.
— Je ne veux pas qu’on remplace « traîtresse » par « sainte ».
Les deux mots empêchent de regarder une personne réelle.
Aldric abdiqua.
Sans désigner de successeur.
— Mon erreur la plus durable, déclara-t-il, n’a pas été seulement de prendre une décision discutable pendant une guerre.
Elle a été de supprimer les institutions capables de me dire officiellement que cette décision pouvait être mauvaise.
Puis d’utiliser leur absence comme preuve que personne ne pouvait me contredire.
Une nouvelle Charte fut adoptée.
Aucun souverain ne pourrait suspendre seul un tribunal chargé d’examiner une affaire où la Couronne était elle-même concernée.
Les risques imposés à une province pour en protéger une autre devraient être publiquement documentés dès que la sécurité le permettrait.
Des plans d’évacuation obligatoires seraient exigés.
Les Témoins du Haut Serment seraient restaurés.
Mais leur nomination ne dépendrait plus du roi.
Et surtout :
aucune ombre, auréole, relique, prophétie ou manifestation magique ne pourrait établir seule une culpabilité ou un droit de régner.
Puis apparut le problème le plus prévisible.
Des milliers de personnes commencèrent à réclamer Séraphine comme reine.
« Fille de Queen Maëlys ! »
« Sœur aînée du roi ! »
« Choisie par le ciel ! »
Séraphine convoqua une audience.
— Non.
Un homme cria :
— Mais le ciel vous a défendue !
— Un vieux mécanisme juridique a rouvert mon dossier.
— Vous êtes de sang royal !
— Cela explique une partie de mon histoire familiale.
Pas mes compétences.
— Vous êtes plus âgée qu’Aldric !
— Ma mère n’était pas encore mariée au roi lorsqu’elle m’a eue.
Et même si j’avais une revendication plus forte, vingt ans en pierre ne m’ont pas donné magiquement les compétences nécessaires pour diriger un royaume moderne.
Aurelia, assise derrière elle, murmura :
— Malheureusement, la pierre n’offre aucun cours de finances publiques.
Séraphine répondit sans se retourner :
— Je le découvre avec douleur.
Aurelia se présenta à la nouvelle succession.
Séraphine refusa.
Aurelia lui demanda :
— Aucun regret ?
— Demande-moi après mon premier examen de droit moderne.
— Tu as peur d’échouer ?
— Énormément.
— J’aime beaucoup cette version de toi.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle est moins impressionnante.
Séraphine éclata de rire.
Aurelia ne gagna pas le premier vote.
Judge Élise Corven arriva devant elle.
La princesse rentra furieuse.
Séraphine lui demanda :
— Alors ?
— Le peuple manque de discernement.
— Excellente première réaction démocratique.
Aurelia lui lança un coussin.
Au second tour, Aurelia gagna de peu.
Lors de son couronnement, aucune ombre ne bougea.
Aucune auréole ne brilla.
Aucun rayon ne descendit du ciel.
Aurelia sourit.
— Parfait.
Séraphine demanda :
— Déçue ?
— Non.
Pour une fois, j’aime qu’un objet ancien garde son opinion pour lui.
PARTIE 5 — VINGT ANS APRÈS AVOIR ÉTÉ TRANSFORMÉE EN PIERRE, SÉRAPHINE REFUSA QUE SON HISTOIRE DEVIENNE UNE NOUVELLE LÉGENDE MENSONGÈRE
Séraphine dut réapprendre à vivre.
Pas seulement à marcher.
À choisir.
À manger ce qu’elle voulait.
À fermer une porte.
À dormir sans craindre de se réveiller incapable de bouger.
À dire non lorsqu’un médecin voulait examiner ses ailes.
À dire oui lorsqu’elle changeait d’avis.
Son corps avait gardé des séquelles.
Une aile restait plus faible.
Certains jours, ses doigts se raidissaient.
Lorsqu’il faisait très froid, une douleur courait sous sa peau exactement aux endroits où les anciennes fissures traversaient le marbre.
Aurelia voulut lui offrir une résidence royale.
Séraphine refusa.
— Trop grande.
— Une aile du palais ?
— Encore pire.
— Une maison ?
— Oui.
— Avec des gardes ?
— Deux.
— Trois.
— Deux.
— Deux et demi.
Séraphine la fixa.
— Comment comptes-tu couper un garde en deux ?
— Très bien. Deux.
Elle étudia le droit.
Échoua à son premier examen de finances.
Onze sur vingt.
Aurelia encadra le résultat.
— Tu vas mourir.
— J’ai déjà passé vingt ans en pierre. Tes menaces manquent d’originalité.
Au second examen, Séraphine obtint seize.
Elle refusa qu’on enlève le premier de son mur.
— Pourquoi ?
— Parce que je préfère me rappeler que survivre à une injustice ne me rend pas automatiquement compétente dans tout.
Cinq ans plus tard, elle devint membre du nouveau Haut Serment.
Pas par nomination royale.
Par examen et vote.
Trois ans après, elle en devint présidente.
Son premier projet fut de limiter le pouvoir individuel des Témoins.
Aurelia fut surprise.
— C’était ton ancien pouvoir.
— Justement.
— Tu ne veux pas le récupérer ?
— Non.
À vingt ans, j’étais persuadée que parce que j’avais raison sur la barrière, mon jugement personnel suffisait à décider comment divulguer les cartes.
Aujourd’hui, je veux un système où quelqu’un peut m’arrêter avant que ma conviction ne devienne ma propre version du pouvoir absolu.
Le Haut Serment fut reconstruit avec sept membres.
Aucun ne pouvait être nommé par le souverain seul.
Les décisions majeures exigeaient plusieurs signatures.
Les archives existaient en trois exemplaires.
Les données techniques importantes étaient automatiquement copiées hors du palais.
Aurelia lut le nouveau règlement.
— Tu rends extrêmement difficile le fait de cacher quelque chose.
Séraphine sourit.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
— Je le prends quand même.
Aurelia devint une bonne reine.
Pas parfaite.
À la sixième année de son règne, une crise éclata aux frontières.
Des ingénieurs proposèrent d’utiliser une nouvelle barrière atmosphérique.
Plus sûre.
Mais elle augmenterait temporairement les risques d’inondation dans deux vallées.
Le Conseil militaire demanda le secret.
Aurelia regarda le dossier.
Pendant une seconde, elle pensa :
Nous pouvons prévenir plus tard.
Puis elle se souvenait de Séraphine.
Pas de la statue.
De la femme.
Elle convoqua immédiatement les gouverneurs des vallées.
Plan d’évacuation.
Compensations.
Contrôle indépendant.
La barrière fut utilisée pendant quatre jours.
Personne ne mourut.
Aurelia apporta ensuite le rapport à Séraphine.
— Alors ?
Séraphine lut.
— Trois erreurs de procédure.
Aurelia leva les yeux au ciel.
— Sérieusement ?