— Chancellor Odran Veyre.

Le père de l’actuel Chancellor Marc Veyre.

Aurelia ferma les yeux.

Encore une famille.

Encore une archive.

Encore une décision vieille de plusieurs décennies qui continuait à respirer sous les murs du palais.

— Donc mon père avait été trompé au départ.

— Oui.

Aurelia regarda Aldric.

— Mais ensuite il a appris la vérité.

Séraphine répondit :

— Oui.

— Et c’est là que tout a changé.

— Oui.

Odran proposa à Aldric une solution.

Maintenir la barrière jusqu’à la fin de la guerre.

Classer les décès de Valbrume comme pertes indirectes.

Dissoudre temporairement le Haut Serment.

Pétrifier Séraphine pour « obstruction militaire » jusqu’à la fin du conflit.

Puis rouvrir le dossier.

— La guerre a duré combien de temps ? demanda Aurelia.

— Onze mois.

— Et elle est restée en pierre vingt ans.

Aldric ferma les yeux.

— Oui.

Séraphine le regarda.

— Quand avez-vous décidé de ne plus me réveiller ?

Le roi resta silencieux.

— Aldric.

Pas « Majesté ».

Pas « mon frère ».

Seulement son prénom.

Il répondit :

— Après la guerre.

— Pourquoi ?

— Parce que ma popularité reposait en partie sur la victoire.

Si ton témoignage devenait public, il ne s’agissait plus seulement d’une erreur militaire.

Il fallait expliquer que j’avais accepté de maintenir la barrière en connaissant les risques.

— Et ma mère ?

Aldric détourna les yeux.

— Elle voulait te libérer.

Séraphine se raidit.

— Elle vous l’a demandé ?

— Oui.

— Combien de fois ?

— Beaucoup.

— Et vous avez refusé.

— Oui.

Les yeux de Séraphine se remplirent de larmes.

— Voilà donc la partie que je ne savais pas.

Maëlys avait finalement menacé de révéler publiquement que Séraphine était sa fille.

Pas pour lui donner le trône.

Pour rendre impossible sa disparition.

Quelques semaines plus tard, elle tomba gravement malade.

Elle mourut d’une infection pulmonaire.

Séraphine demanda :

— Vous l’avez tuée ?

Aldric répondit immédiatement :

— Non.

Lucien confirma.

— Les dossiers médicaux soutiennent une cause naturelle.

Séraphine ferma les yeux.

— Bien.

Aurelia la regarda.

— « Bien » ?

— Je refuse de transformer chaque mort en meurtre uniquement parce que cela rendrait mon histoire plus spectaculaire.

Puis Lucien trouva une enveloppe dans les papiers privés de Maëlys.

Adressée à Séraphine.

« Ma fille,

si tu lis ceci après trop d’années, ne laisse personne transformer ta souffrance en droit automatique sur les autres.

Ton lien avec moi explique pourquoi certains ont voulu cacher ton nom.

Il ne te rend ni plus honnête ni plus apte à gouverner qu’une autre personne.

Ce que tu mérites, c’est une audience.

Pas une couronne. »

Séraphine pleura en silence.

Aurelia regarda la lettre.

— Elle vous connaissait bien.

Séraphine eut un sourire triste.

— Elle savait surtout que les familles royales transforment très vite les blessures en revendications.

Lucien posa enfin la question centrale.

— Où sont les modèles originaux de la Barrière du Septième Vent ?

Séraphine regarda l’auréole cassée.

— Dans la Chambre Sans Ombre.

Aldric releva la tête.

— Elle a été murée.

— Par vous.

— Oui.

— Alors ouvrons-la.

Mais un garde entra avant qu’ils puissent partir.

— Majesté.

Chancellor Marc Veyre vient de convoquer le Conseil d’urgence.

Aurelia soupira.

— Évidemment.

— Il demande la suspension immédiate de l’enquête et affirme que Séraphine manipule une magie ancienne pour accuser la Couronne.

Séraphine répondit :

— Mon ombre n’accuse personne.

Le garde sembla surpris.

— Pourtant—

— Elle indique celui qui a scellé mon témoignage.

Ce qu’il a fait ensuite doit être prouvé autrement.

Aurelia sourit légèrement.

— Vous venez de défendre mon père.

— Non.

Je défends la différence entre une question et une réponse.

Puis Séraphine regarda Aldric.

— Ouvrez la Chambre Sans Ombre.

Le roi hésita.

Cette fois…

Aurelia ne dit rien.

Elle attendit.

Aldric finit par hocher la tête.

— Ouvrez-la.

Et au-dessus du sanctuaire, pour la première fois depuis le réveil de Séraphine…

le vent recommença à souffler.

PARTIE 3 — DANS LA CHAMBRE SANS OMBRE, AURELIA DÉCOUVRIT QUE SON PÈRE AVAIT SAUVÉ LA CAPITALE… EN SACRIFIANT UNE PROVINCE QUI N’AVAIT JAMAIS ÉTÉ PRÉVENUE
La Chambre Sans Ombre se trouvait sous l’observatoire royal.

Aucune fenêtre.

Aucune lumière magique.

Seulement des lanternes.

À l’intérieur, ils trouvèrent seize rouleaux métalliques.

Des cartes.

Des calculs.

Des lettres.

Et les modèles originaux.

La première découverte confirma Séraphine.

Avant même la construction, les ingénieurs savaient que la Barrière du Septième Vent dévierait une part importante des tempêtes vers Valbrume.

Odran Veyre avait supprimé ces pages du dossier destiné au roi.

Aldric avait donc approuvé le projet initial sans connaître toute l’ampleur du risque.

Aurelia regarda son père.

— Sur ça, vous aviez été trompé.

— Oui.

Séraphine acquiesça.

— C’est important.

Aldric sembla surpris.

— Pourquoi tiens-tu à le préciser ?

— Parce que je ne veux pas vous rendre coupable rétroactivement d’une information que vous n’aviez pas.

Mais les documents suivants furent pires.

Après la première tempête meurtrière, les ingénieurs envoyèrent une nouvelle estimation.

Si la barrière restait active trois semaines supplémentaires :

probabilité de nouvelle catastrophe à Valbrume : soixante-dix pour cent.

King Aldric avait signé en bas :

MAINTENIR.

Aurelia resta longtemps devant ce mot.

— Pourquoi ?

Aldric répondit :

— Parce qu’une attaque ennemie était prévue.

Sans la barrière, la capitale risquait d’être paralysée.

— Combien de personnes à Valbrume ?

— Environ soixante mille.

— Et dans la capitale ?

— Quatre cent mille.

Aurelia ferma les yeux.

Un choix monstrueux.

Pas simple.

Mais monstrueux.

Séraphine demanda :

— Pourquoi ne pas avoir évacué Valbrume ?

Aldric répondit :

— Une évacuation massive aurait révélé le fonctionnement de la barrière.

— Donc vous avez décidé qu’ils ne sauraient rien.

— Oui.

— Seul ?

Le roi hésita.

— Avec le Conseil militaire.

— Sans représentant de Valbrume.

— Oui.

— Sans Haut Serment.

— Oui.

Voilà le problème.

Pas seulement la décision.