La manière dont elle avait été prise.

Les personnes qui supportaient le risque n’avaient même pas eu le droit de savoir qu’elles le supportaient.

Puis Aurelia trouva une lettre de Séraphine.

Écrite vingt ans auparavant.

« Je ne demande pas au Haut Serment de déclarer que le roi doit laisser tomber la barrière immédiatement.

Je demande que les alternatives soient examinées publiquement par des personnes qui ne bénéficient pas directement de la protection qu’elle offre.

Si la Couronne exige qu’une province accepte un danger pour protéger les autres, elle doit au minimum reconnaître ce danger, organiser l’évacuation et accepter d’en répondre. »

Aurelia relut.

— Vous ne demandiez même pas forcément de couper la barrière.

— Non.

— Toute l’histoire disait que vous vouliez ouvrir la capitale aux tempêtes ennemies.

— C’était plus pratique.

La deuxième découverte concernait Séraphine elle-même.

Elle avait agi illégalement.

Pendant les jours précédant son arrestation, elle avait transmis secrètement une carte des zones à risque à trois magistrats provinciaux.

Elle leur avait demandé de commencer des évacuations discrètes.

Sans autorisation du roi.

— Vous avez divulgué un secret militaire, dit Aurelia.

— Oui.

— Et cela aurait pu atteindre l’ennemi.

— Oui.

— Vous saviez le risque.

— Oui.

— Pourquoi ?

Séraphine regarda les cartes.

— Parce que la troisième tempête arrivait.

Et que personne ne prévenait les villages.

Aurelia resta silencieuse.

— Cette évacuation a sauvé combien de personnes ?

Lucien consulta les rapports.

— Probablement plusieurs milliers.

— Et a-t-elle aussi compromis l’opération militaire ?

— Peut-être.

Des unités ennemies ont modifié leur trajectoire deux jours plus tard.

Impossible de prouver si elles avaient obtenu la carte.

Séraphine acquiesça.

— Voilà.

Je veux que ça reste dans le dossier.

Aldric la regarda.

— J’avais donc raison sur une partie de l’accusation.

— Oui.

— Tu avais transmis des informations classifiées.

— Oui.

— Et pourtant tu dis que ton procès était faux.

— Parce qu’on m’a condamnée pour conspiration visant à livrer la capitale.

Je n’ai jamais voulu livrer la capitale.

J’ai violé le secret pour avertir les gens qu’on exposait sans leur consentement.

Les deux actes ne sont pas identiques.

Puis Aurelia trouva une autre lettre.

Cette fois signée par Aldric.

Destinataire :

Odran Veyre.

« Séraphine doit être réduite au silence jusqu’à la fin de la guerre. Une pétrification temporaire évitera une exécution et empêchera son témoignage d’être exploité. Nous réexaminerons après la victoire. »

Séraphine lut.

— Donc au début…

vous comptiez vraiment me réveiller.

Aldric répondit :

— Oui.

— Quand cela a-t-il changé ?

— Après la victoire.

— Pourquoi ?

Le roi la regarda.

— Parce que la victoire m’a rendu beaucoup plus populaire que je ne l’avais jamais été.

Parce que révéler la vérité aurait pu provoquer des émeutes.

Parce que les familles des morts auraient demandé pourquoi elles n’avaient pas été averties.

Et parce que…

Il s’arrêta.

— Parce que quoi ?

— Parce que j’avais peur de découvrir que j’avais été moins courageux que la personne que tout le monde appelait traîtresse.

Séraphine resta silencieuse.

Aurelia aussi.

Il n’existait pas de réponse brillante à cela.

Seulement une vérité laide.

Puis Lucien découvrit un dossier plus récent.

Douze ans auparavant.

Marc Veyre, le fils d’Odran, avait retrouvé plusieurs documents prouvant les manipulations de son père.

Il avait informé Aldric.

— Vous saviez depuis douze ans que son procès était contaminé, dit Aurelia.

Aldric répondit :

— Oui.

— Et vous l’avez laissée en pierre huit années supplémentaires.

— Oui.

— Pourquoi ?

Aldric ferma les yeux.

— Parce qu’à ce moment-là, ouvrir le dossier signifiait aussi reconnaître que j’avais attendu huit ans.

Puis chaque année ajoutée rendait la suivante encore plus difficile.

Séraphine murmura :

— Vous avez utilisé le temps que vous m’aviez volé comme raison de continuer à me le voler.

— Oui.

Marc Veyre entra dans la Chambre Sans Ombre avant la fin de l’examen.

Avec six membres du Conseil.

— Ces documents relèvent du secret militaire.

Aurelia répondit :

— Plus après ordonnance judiciaire.

— Quelle ordonnance ?

Judge Claire Méral apparut derrière lui.

— Celle-ci.

Marc pâlit.

Il tenta alors une autre voie.

— Votre Altesse, vous comprenez ce qui arrivera si tout devient public.

Aurelia croisa les bras.

— Essayez.

— Votre père sera considéré comme responsable de dizaines de morts.

Votre propre succession sera fragilisée.

Et cette femme…

Il désigna Séraphine.

— …deviendra un symbole contre votre maison.

Séraphine répondit :

— Je ne contrôle pas ce que les gens feront de mon visage.

J’ai eu vingt ans pour l’apprendre.

Marc ignora la phrase.

— Nous pouvons régler cela.

Séraphine sera réhabilitée.

Son lien avec Queen Maëlys reconnu.

Elle recevra le titre de princesse honoraire.

Une résidence.

Des terres.

Le dossier militaire restera fermé cinquante ans.

Aurelia demanda :

— Et les familles de Valbrume ?

— Des compensations discrètes.

— Sans vérité.

— Avec stabilité.

Aurelia regarda son père.

Puis Marc.

— Je commence à détester ce mot.

Marc se tourna vers Séraphine.

— Vous avez passé vingt ans en pierre.

Vous voulez vraiment passer les dix prochaines années dans des tribunaux ?

Séraphine le regarda.

— Non.

— Alors acceptez.

— Je veux surtout que la prochaine personne n’ait pas à passer vingt ans en pierre pour éviter dix années de procédure.

Marc soupira.

— Vous ne comprenez pas la politique.

Séraphine eut un léger sourire.

— C’est ce qu’on m’a dit juste avant de me pétrifier.

Aurelia retira sa tiare.

Marc la regarda.

— Que faites-vous ?

— Je suspends ma revendication à la succession tant que l’affaire n’est pas jugée.

— Vous êtes folle.

— Peut-être.

— Vous pouvez perdre le trône.

Aurelia regarda Séraphine.

— Oui.

Puis elle ajouta :

— Et je le veux toujours.

Séraphine sourit.

— Bonne réponse.

Aurelia fronça les sourcils.

— Pourquoi tout le monde semble heureux quand j’admets que je veux le pouvoir ?