À l’intérieur, l’atmosphère avait retrouvé sa superbe, mais l’esprit des lieux s’était profondément transformé. Le luxe n’était plus une barrière d’arrogance destiné à trier les riches des indésirables ; il était devenu un écrin d’excellence au service de quiconque franchissait la porte.

Près du comptoir, une nouvelle employée, jeune apprentie issue d’un quartier populaire que Mathieu avait lui-même sélectionnée, accueillait chaque client avec un respect sincère et désarmant. La veille photo en noir et blanc de l’ancien atelier avait été installée dans un cadre de bois noble au centre exact du salon, illuminée par un spot discret, flanquée de la paire de ciseaux usée et du peigne d’apprentissage d’Henri.

Au fond du salon, assis sur le fauteuil d’honneur près de la verrière restaurée ouvrant sur un ravissant jardin intérieur, Henri Delattre sirotait un café noir en feuilletant le journal du matin.

Il ne coiffait plus, ses mains se reposaient enfin, mais sa simple présence dans le salon insufflait une rigueur, une noblesse et une sérénité que nul argent ne pouvait acheter. Mathieu terminait de tailler la barbe d’un jeune étudiant venu pour un entretien d’embauche, apportant au geste la même rigueur, la même concentration sacrée que s’il s’était agi d’un chef d’État.

Le jeune homme dans le fauteuil regarda son reflet transformé, les yeux brillants d’une assurance qu’il n’avait jamais eue auparavant.

« Je ne sais pas comment vous remercier, monsieur, » murmura le jeune client, intimidé par la perfection du résultat. « C’est… c’est bien plus qu’une coupe. J’ai l’impression d’être une autre personne. »

Mathieu posa doucement ses ciseaux sur le plateau d’argent. Il jeta un regard complice dans le miroir vers Henri, qui leva discrètement sa tasse dans sa direction en signe d’approbation muette.

« Vous n’êtes pas une autre personne, mon jeune ami, » répondit Mathieu avec un sourire bienveillant, répétant mot pour mot la phrase que son maître lui avait murmurée trente ans auparavant. « Vous êtes simplement vous-même, lorsqu’on prend le temps de vous regarder avec le respect que vous méritez. »