Henri marchait lentement, il ne pouvait pas être bien loin. Pourtant, le vieil homme semblait s’être évaporé.

Mathieu se mit à courir. Il remonta le boulevard vers la station de métro Havre-Caumartin. Les flaques d’eau éclaboussaient ses chaussures en cuir verni, mais il s’en moquait éperdument. Dans sa tête, les pièces du puzzle s’assemblaient avec une violence vertigineuse.

Il se souvint des visites impromptues, ces deux dernières années, d’hommes en costumes sur mesure qui rôdaient dans le salon sous prétexte d’évaluer la ventilation ou de vérifier les normes de sécurité incendie. Il se souvint de ce courrier étrange reçu six mois plus tôt, lui demandant de certifier sur l’honneur qu’aucun accord verbal n’existait avec l’ancien propriétaire de l’immeuble. Il avait signé machinalement, conseillé par un expert-comptable recommandé par… le cabinet Vaneau.

Il avait été manipulé depuis le début. Les requins attendaient simplement qu’Henri meure de froid, d’abandon ou de faim dans un recoin de Paris pour mettre la main sur un ensemble immobilier estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. Et lui, Mathieu, le petit prodige de la coiffure parisienne, n’avait été qu’un occupant temporaire, un pion décoratif que l’on s’apprêtait à balayer d’un revers de manche juridique.

Arrivé à la bouche de métro, Mathieu scruta les escaliers carrelés d’où montait une odeur de poussière chaude et de ferraille. Rien. Aucun signe du vieux manteau de laine râpée.

Désespéré, il porta son regard vers les ruelles adjacentes, plus étroites, plus sombres. Vers la rue Joubert. C’était là que se trouvait l’ancien atelier d’Henri, trente ans plus tôt, avant que les marchands de sommeil et les promoteurs ne fassent main basse sur les venelles d’artisans.

Mathieu s’engouffra dans la ruelle. Le contraste avec l’effervescence du boulevard était saisissant. Ici, les façades d’immeubles anciens semblaient retenir leur souffle. À mi-chemin de la ruelle, devant un portail en fer forgé condamné par d’épaisses chaînes rouillées et frappé d’un panneau « Propriété Privée – Chantier Interdit au Public », une ombre se tenait debout sous une gouttière qui fuyait.

C’était Henri.

Le vieil homme ne regardait pas la rue. Il regardait fixement, à travers les barreaux rouillés, une petite cour pavée envahie par les mauvaises herbes, au fond de laquelle subsistait une verrière éventrée et noircie par la suie. L’ancien atelier. Le lieu où Mathieu avait balayé les premiers cheveux, lavé les premiers bacs, et appris à tenir une lame de rasoir sans trembler.

Mathieu ralentit le pas pour ne pas l’effrayer, reprenant péniblement son souffle. L’eau lui coulait sur le front, dégoulinant le long de ses tempes.

« Vous n’auriez pas dû sortir sans chapeau, Henri, » dit-il doucement, à quelques mètres derrière lui. « Vous m’avez toujours répété qu’un artisan qui prend froid perd la précision de ses mains pour une semaine. »

Henri ne sursauta pas. Il tourna lentement la tête, ses yeux clairs découpés dans la pénombre de la ruelle. Il ne parut nullement surpris de voir Mathieu. Un léger pli amusé marqua le coin de ses lèvres ridées.

« Tes mains tremblent déjà, Mathieu, » répondit le vieil homme d’une voix rauque mais remarquablement posée. « Mais ce n’est pas à cause du froid. Tu as ouvert le portefeuille. »

Ce n’était pas une question. C’était un constat.

Mathieu sortit le portefeuille et la liasse de documents de sa poche intérieure et s’avança jusqu’à se tenir à côté de son vieux mentor. « Pourquoi ne m’avoir rien dit ? Pourquoi être venu jouer la comédie d’un vagabond qui demande une coupe au rabais, alors que vous êtes le propriétaire des murs où je travaille depuis sept ans ? Alors que vous risquez de tout perdre demain matin ? »

Henri posa une main noueuse sur l’un des barreaux glacés du portail. Son regard se perdit dans la cour dévastée.

« Ce n’était pas une comédie, petit, » murmura-t-il. « Regarde-moi. Je vis dans une chambre sous les toits du vingtième arrondissement qui ne paye pas de mine. Depuis que l’atelier a brûlé en juin, je n’ai plus rien d’autre que les fringues que je porte et ces papiers que j’avais confiés à un vieux clerc de notaire à la retraite. Les hommes de Vaneau ont mis le feu à mes souvenirs pour me forcer à céder. Ils m’ont traqué, ils ont fait pression sur mes rares amis. Ils voulaient que je disparaisse dans un hospice ou dans la Seine. »

Le vieil homme marqua une pause, reprenant son souffle avec un léger sifflement bronchique.

« Mais avant de mourir, ou de me laisser enfermer par des juges corrompus qui pensent qu’un vieillard n’a plus toute sa tête parce qu’il a de la terre sous les ongles, je voulais voir ce qu’était devenu l’Atelier Mathieu. Je voulais voir l’homme que tu étais devenu. Si j’avais trouvé là-bas un patron hautain, qui m’aurait fait expulser par la police sans un regard, je serais parti sans un mot. J’aurais signé leur maudit papier d’abandon demain matin, et j’aurais laissé Vaneau raser tout le pâté de maisons, toi y compris. »

Mathieu sentit une boule glacée se former dans sa gorge. « Et maintenant ? »

Henri se tourna complètement vers lui. Malgré son costume informe et ses traits ravagés par les intempéries, la dignité royale de l’ancien maître transparaissait à travers chacun de ses mouvements. Sa nouvelle coupe de cheveux, impeccable et structurée, mettait en valeur la structure osseuse de son visage, lui redonnant l’allure d’un patriarche indomptable.

« Maintenant, je sais que tu te souviens de ce que signifie regarder la personne assise sur le fauteuil. Tu as hésité, ton personnel est gangrené par cette vanité bourgeoise qui pourrit tout dans cette ville, mais toi, au fond de toi, tu as su retrouver le geste juste. Tu as utilisé mes vieux ciseaux. Tu as traité le vieillard comme un roi. Alors, peut-être qu’il y a encore quelque chose à sauver ici. »