Dans le salon, le silence qui s’était installé pesait plus lourd que le vacarme habituel des sèche-cheveux et des conversations feutrées. Les trois autres coiffeurs, immobiles devant leurs postes de marbre, ne savaient plus où poser les yeux. Clémence demeurait prostrée près du guéridon laqué, la tasse d’eau à demi vide encore entre les mains, le regard rivé au parquet massif comme si elle espérait y disparaître.
Mathieu, lui, ne bougeait pas. Ses doigts, d’ordinaire si précis, si sûrs, tremblaient imperceptiblement sur le bord du comptoir d’accueil. À côté de la caisse enregistreuse tactile dernier cri, la vieille carte de visite jaunie et la photographie aux coins écornés semblaient appartenir à une autre époque, une relique projetée au cœur d’un sanctuaire d’arrogance et de luxe.
Ce fut alors que son regard glissa vers le fauteuil en cuir noir où Henri venait de s’asseoir.
Sur l’accoudoir reposait un épais portefeuille en cuir usé, craquelé par les décennies, attaché par un simple élastique de caoutchouc noirci. Henri l’avait oublié. Ou peut-être l’y avait-il intentionnellement abandonné.
Mathieu s’approcha lentement, comme s’il craignait de briser une illusion fragile. Il ramassa l’objet. Le cuir était froid, imprégné d’une odeur de bitume humide, de tabac froid et de savon bon marché. Lorsqu’il fit glisser l’élastique, un pan entier de compartiments s’ouvrit en accordéon. Il s’attendait à y trouver quelques pièces rouges, une carte d’identité périmée, peut-être une ordonnance froissée.
Au lieu de cela, une liasse de papiers officiels, pliés en quatre, tomba sur le sol ciré.
Mathieu se baissa pour les ramasser. Le premier document portait un en-tête juridique aux armes d’un prestigieux cabinet d’avocats de la rue du Faubourg Saint-Honoré : Cabinet Vaneau & Associés, droit des successions et gestion de patrimoine. En dessous, en lettres capitales et grasses, un avis de mise en demeure et une convocation judiciaire datée de la veille.
Le nom de la partie défenderesse : Henri Delattre.
Le nom du demandeur : Stéphane Vaneau, président du consortium immobilier Haussmann-Prestige.
Et au milieu de la troisième page, un paragraphe souligné d’un trait d’encre rouge fit brutalement chuter la température du sang de Mathieu :« Portant sur la résiliation immédiate du bail emphytéotique commercial du 42 boulevard Haussmann, actuellement exploité sous l’enseigne “L’Atelier Mathieu”, avec saisie conservatoire et expulsion sous quarante-huit heures pour défaut de titre de propriété original. »
Mathieu sentit le sol se dérober sous ses semelles. Le 42 boulevard Haussmann. C’était l’adresse exacte de son propre salon. L’écrin qu’il avait fondé sept ans plus tôt, pour lequel il s’était endetté jusqu’au cou, et dont il croyait payer le loyer à une société de gestion anonyme par prélèvements automatiques mensuels.
« Monsieur Mathieu ? Tout va bien ? » murmura timidement Clémence, voyant la pâleur cadavérique de son patron.
Mathieu ne répondit pas. Il déplia le second document. C’était un acte notarié remontant à près de quarante ans, orné du sceau rouge de la République. Le document stipulait sans la moindre ambiguïté qu’Henri Delattre n’avait jamais été un simple artisan chassé par l’âge : il était le propriétaire légitime à titre viager des murs entiers de l’immeuble, acquis à une époque où le quartier n’était encore qu’un dédale d’artisans et de petites cours d’ateliers.
Mais le document le plus récent, daté de moins d’une semaine, était une assignation en dépossession pour démence sénile et abandon manifeste de bien, intentée par Stéphane Vaneau. L’audience préliminaire était fixée au lendemain matin, neuf heures pile, au tribunal de grande instance de Paris. Faute d’un avocat ou de la présentation des titres de propriété originaux qui avaient mystérieusement disparu de l’ancien atelier d’Henri lors d’un incendie suspect cinq mois plus tôt, la société immobilière obtiendrait la pleine propriété de l’immeuble.
Et la première mesure prévue par le projet d’aménagement annexé au dossier était limpide : rasage intérieur complet du rez-de-chaussée pour y installer une franchise de maroquinerie internationale, résiliation unilatérale du bail commercial de Mathieu sans indemnité d’éviction, en vertu d’une clause de précarité insérée frauduleusement lors du dernier renouvellement.
Henri n’était pas venu demander la charité. Il n’était pas venu chercher un peu de chaleur ou une coupe gratuite par nostalgie.
Henri était venu voir qui occupait encore son domaine. Il était venu regarder son meilleur apprenti droit dans les yeux, pour savoir si l’homme qui portait ses ciseaux méritait qu’on livre pour lui une dernière bataille, ou s’il n’était devenu qu’un autre pantin cynique prêt à être dévoré par les requins de la finance parisienne.
Et Clémence l’avait insulté, l’avait chassé comme un mendiant souillant la moquette. Mathieu n’avait sauvé l’honneur que d’un cheveu, par une vieille photo et une paire de ciseaux rouillés.
« Clémence, » lâcha Mathieu d’une voix sèche, métallique, sans quitter les papiers des yeux.
La jeune femme sursauta, les larmes aux yeux. « Je suis désolée, Monsieur Mathieu, je vous jure que je ne savais pas qui il était… je pensais aux clientes, à l’image du salon… »
« Prends mon manteau dans la réserve, » coupa-t-il froidement, le regard brûlant. « Ferme la boutique. Annule tous les rendez-vous de l’après-midi. »
« Quoi ? Mais nous avons Madame la baronne à quinze heures, et le rédacteur en chef de… »
« Tu annules tout, Clémence ! Tu leur dis qu’il y a une urgence absolue. Et toi, tu restes ici. Tu surveilles la porte. Si quelqu’un se présente de la part du cabinet Vaneau, tu ne signes rien, tu ne dis rien, tu n’ouvres même pas. Tu as compris ? »
Clémence hocha la tête avec frénésie, pétrifiée par une autorité qu’elle n’avait jamais vue chez cet homme d’ordinaire si mesuré.
Mathieu fourra les documents dans sa veste, empoigna le portefeuille d’Henri, saisit ses clés et s’élança hors du salon.
L’air froid le frappa de plein fouet lorsqu’il franchit le seuil. La pluie commençait à tomber, fine, serrée, transformant le trottoir en un miroir noir où se reflétaient les phares jaunes des taxis. Mathieu tourna la tête à gauche, puis à droite. La foule était dense, impitoyable, chacun dissimulé sous un dôme noir de parapluies.