« Henri, le procès est demain à neuf heures, » insista Mathieu avec une urgence fébrile. « Vaneau a des avocats d’élite. Ils soutiennent que vous êtes incapable juridiquement et que vous n’avez pas le titre original de propriété. Vous n’avez qu’une copie d’assignation et des avis notariés caducs ! Où est l’acte original ? »
Le regard d’Henri se fit perçant. Il désigna d’un coup de menton la carcasse calcinée de la verrière au fond de la cour.
« Il n’a jamais quitté l’atelier. »
Mathieu écarquilla les yeux. « Mais vous venez de dire que l’atelier avait brûlé ! Tout est détruit là-dedans ! »
« Les incendiaires de Vaneau sont des imbéciles pressés, » cracha le vieil homme avec un mépris souverain. « Ils ont arrosé d’essence le plancher et les meubles en chêne du rez-de-chaussée. Mais un vieux maître ne cache pas son trésor dans un tiroir de bureau. Tu te souviens du poste de rasage numéro quatre, au fond près de la réserve d’eau ? »
Mathieu fouilla dans sa mémoire d’adolescent. Les souvenirs affluèrent avec une précision chirurgicale : l’odeur du talc, le cliquetis régulier des lames, et cette étrange colonne en fonte massive qui soutenait l’évacuation des eaux usées de l’étage.
« Le pilier en fonte derrière le miroir d’angle, » souffla Mathieu.
« Exactement, » murmura Henri. « C’est une fausse colonne scellée. La clé est une clé à six pans forgée à la main que je porte toujours autour du cou, sous ma chemise. À l’intérieur se trouve un tube en plomb étanche contenant l’acte authentique de 1952, signé de la main du baron de Castel-Lubert, cédant le sol et les tréfonds de tout l’îlot à perpétuité sans restriction d’usage, ainsi que l’acte de vente initial de la maison Delattre. Sans ce papier, Vaneau n’a rien. Avec ce papier, je peux les rayer de la carte d’un simple revers de manche judiciaire. »
Mathieu regarda les chaînes qui barraient le portail, puis le panneau d’interdiction. Des scellés de police étaient encore apposés sur le montant droit, bien que noircis par la poussière et le temps.
« Le site est sous séquestre judiciaire jusqu’à l’audience de demain matin, » dit Mathieu d’une voix basse, le cœur battant à tout rompre. « Si la police nous surprend là-dedans, c’est violation de domicile aggravée avec effraction sur scène sous scellés. On se fait cueillir avant même d’avoir atteint la verrière. »
« Alors nous ferions mieux de ne pas nous faire surprendre, » répliqua tranquillement Henri, un éclat d’acier dans le regard. « À moins que le grand maître Mathieu ait trop peur de salir ses jolies chaussures italiennes ? »
Le défi n’avait pas changé. C’était le même ton provocateur, le même défi qu’Henri lui lançait trente ans plus tôt lorsqu’il doutait de son courage avant de manier le coupe-chou sur une gorge délicate.
« Attendez-moi ici, » dit Mathieu.
Il traversa la rue en courant jusqu’à une petite quincaillerie de quartier qu’il savait ouverte tard. Il en ressortit trois minutes plus tard avec un coupe-boulon lourd dissimulé sous son manteau, une lampe torche puissante et une paire de gants de travail épais.
Lorsqu’il revint près du portail, l’obscurité s’était épaissie sur Paris. La pluie redoublait d’intensité, étouffant les bruits de circulation du boulevard voisin. La ruelle était déserte.
Mathieu glissa les mâchoires d’acier du coupe-boulon sur un maillon faible de la chaîne. Il pesa de tout son corps. Ses muscles se tendirent, ses mains endolories protestèrent, mais avec un claquement sec et sourd, le métal céda. Il retira délicatement la chaîne sans la faire tinter, écarta la grille juste assez pour laisser passer un homme, et fit signe à Henri.
Ils se glissèrent à l’intérieur.
L’atmosphère de la cour était fantomatique. L’odeur d’humidité et de bois carbonisé prenait immédiatement à la gorge. Les débris de tuiles et de verre brisé crissaient sous leurs pas. Mathieu alluma sa torche en dirigeant le faisceau strictement vers le bas pour ne pas alerter les riverains des étages supérieurs.
Ils pénétrèrent dans ce qui avait été le salon d’Henri.
Le spectacle était désolant. Là où régnait autrefois la chaleur du bois ciré, des dorures et des grands miroirs biseautés, il ne restait que des poutres noircies, des pans de plâtre effondrés et des squelettes métalliques de fauteuils calcinés. La verrière brisée laissait tomber une pluie glaciale sur le sol dévasté.
« Par ici, » murmura Henri, guidant Mathieu à travers le dédale de décombres avec une assurance surprenante pour un vieillard.
Ils atteignirent le fond de la pièce principale. Là, à demi masqué par un pan de cloison effondrée, le pilier en fonte se dressait, intact, sa peinture noire simplement écaillée par la chaleur de l’incendie.
Henri retira son écharpe élimée, déboutonna sa chemise et tira sur un lacet de cuir. Une vieille clé de fer, noircie et lourde, apparut entre ses doigts noueux.
« Dans le renfoncement, à quarante centimètres du sol, » commanda Henri. « Dégage les gravats. »
Mathieu s’agenouilla sans hésiter dans la boue et les cendres. Ses pantalons de couturier s’imprégnèrent d’une eau noire et glacée, mais il ne ressentait plus rien d’autre qu’une poussée d’adrénaline pure. Il écarta fébrilement les morceaux de briques et de plâtre calciné jusqu’à faire apparaître une petite plaque métallique vissée à la base du pilier.
Henri inséra la clé. Elle résista d’abord, bloquée par la suie et le temps.
« Attendez, laissez-moi faire, vous allez la casser, » murmura Mathieu.
Il posa ses mains sur celles de son vieux maître. Ensemble, unissant la poigne rugueuse de l’ancien et la précision nerveuse du cadet, ils appliquèrent une pression mesurée mais ferme. Un grincement aigu résonna dans la pénombre, suivi d’un déclic libérateur.
La plaque pivota sur un axe dissimulé. À l’intérieur du fût en fonte, dans une cavité parfaitement étanche et protégée de la chaleur par une double paroi d’amiante d’époque, reposait un cylindre de plomb lourd, fermé par deux bouchons de cire rouge cachetée.