Mathieu commença par ouvrir le tube de plomb avec des précautions d’orfèvre. Les parchemins originaux apparurent, intacts, protégés de l’air et de l’humidité depuis des décennies. L’acte notarié de 1952 était une merveille d’art juridique ancien, rédigé à la plume avec une précision calligraphique irréfutable, portant le sceau d’État et confirmant sans équivoque la pleine et entière propriété d’Henri Delattre sur le terrain, l’immeuble et les commerces qui y étaient attachés.

Mais il fallait plus que des parchemins pour affronter la machine de guerre de Vaneau : il fallait briser le récit que le promoteur avait soigneusement construit pour dépeindre Henri comme un aliéné sénile incapable de subvenir à ses besoins.

Pendant qu’un avocat de renom — un client fidèle et influent que Mathieu réveilla au milieu de la nuit et qui accepta immédiatement le dossier en découvrant l’ampleur du scandale — étudiait les titres dans l’arrière-boutique, Mathieu s’occupa d’Henri.

Ce ne fut plus une simple coupe d’ajustement. Ce fut une transformation totale, un hommage rituel de l’apprenti à son maître.

Mathieu prépara les serviettes chaudes infusées à l’huile d’eucalyptus. Il rasa Henri au coupe-chou traditionnel, guidant la lame sur la peau ridée avec une dévotion presque mystique, traçant des contours parfaits le long de sa mâchoire. Il soigna chaque détail : la taille des sourcils broussailleux, le soin hydratant sur les joues tannées par le vent d’hiver, la manucure soignée de ses mains d’artisan qui avaient façonné des générations de têtes parisiennes.

Puis, il fit livrer à six heures du matin, par un tailleur de ses amis du faubourg Saint-Honoré, un costume trois pièces en drap de laine bleu marine, coupé sur mesure, une chemise blanche immaculée au col rigide et une cravate en soie grenadine sombre.

Lorsque Henri s’installa enfin devant le grand miroir central à huit heures du matin, il n’était plus l’ombre brisée qui errait sous la pluie la veille.

L’homme qui contemplait son reflet était imposant, majestueux. Sa chevelure argentée, sculptée avec une maîtrise géométrique éblouissante par Mathieu, lui donnait l’allure d’un patriarche de la haute bourgeoisie ou d’un grand magistrat de la République. Le regard d’acier n’avait rien perdu de sa jeunesse.

Henri se leva lentement, ajusta sa veste d’un geste d’une élégance innée, et posa sa main sur l’épaule de Mathieu.

« Le maître n’aurait pas pu faire mieux, » murmura-t-il, la voix nouée par une émotion contenue.

« Le maître a tout enseigné à l’élève, » répondit Mathieu avec un sourire humble.

À neuf heures moins dix, le couloir de la première chambre civile du tribunal de Paris bourdonnait d’une activité feutrée.

Stéphane Vaneau arpentait le marbre ciré, nerveux, entouré de trois avocats d’affaires aux mallettes débordant de dossiers. L’un de ses bras était discrètement bandé sous son costume coûteux, séquelle de la nuit précédente, et son visage affichait une pâleur rageuse.

« Son corps n’a été retrouvé nulle part, » chuchotait l’un de ses juristes à son oreille. « S’il ne se présente pas à l’appel de l’affaire dans dix minutes, le jugement par défaut sera prononcé et nous obtiendrons l’ordonnance d’expulsion d’urgence. Le préfet a déjà pré-signé le concours de la force publique pour ce midi. »

« Il ne viendra pas, » siffla Vaneau entre ses dents. « C’est un vagabond brisé. Même s’il a survécu à la nuit, il n’a ni papiers, ni vêtements décents, ni avocat. Les vigiles du tribunal ne le laisseront même pas franchir le portique de sécurité. »

À cet instant précis, les lourdes portes à double battant au bout du couloir s’ouvrirent.

Le silence se fit progressivement le long de la galerie.

Un homme avançait d’un pas ferme et cadencé, appuyé avec une distinction aristocratique sur une canne à pommeau d’argent. Son costume sur mesure attirait tous les regards. À sa droite marchait Maître Jean-Louis de Froissac, l’un des bâtonniers les plus respectés et redoutés du barreau de Paris. À sa gauche se tenait Mathieu, porteur d’une serviette en cuir épais contenant le tube de plomb.

Vaneau s’arrêta net, les yeux exorbités, le souffle coupé comme s’il venait d’avaler du verre pilé.

Henri Delattre s’avança directement vers le promoteur. Il s’arrêta à un mètre de lui, dominant Vaneau de toute sa stature retrouvée.

Il le toisa de haut en bas, avec ce même regard clinique et calme avec lequel il évaluait autrefois un apprenti maladroit ou un client prétentieux.

« Bonjour, Monsieur Vaneau, » dit Henri d’une voix qui résonna dans tout le couloir avec l’autorité d’un glas. « Vous semblez fatigué ce matin. Vous devriez changer de tailleur. Votre veste tire sur l’épaule gauche. Une négligence impardonnable pour un homme qui prétend acheter tout Paris. »

Vaneau tenta de bredouiller une réponse, mais sa voix se brisa dans sa gorge.

L’huissier ouvrit la porte de la salle d’audience : « Affaire consortium Haussmann-Prestige contre Monsieur Henri Delattre ! »

Maître de Froissac sourit doucement, laissa passer Henri en inclinant respectueusement la tête, puis se tourna vers les avocats tétanisés de la partie adverse.

« Messieurs, » dit l’avocat avec un délice froid. « J’espère que vos écritures sont prêtes. Car non seulement nous déposons l’acte original authentique de 1952 établissant la pleine propriété inaliénable de mon client, mais nous déposons également plainte avec constitution de partie civile auprès du juge d’instruction pour tentative d’homicide volontaire, incendie criminel et subornation de témoins. La matinée va être particulièrement instructive. »

Lorsque les portes de la salle d’audience se refermèrent sur le groupe, Mathieu sut que le combat était déjà gagné.

Six mois plus tard, le soleil printanier baignait le boulevard Haussmann d’une lumière dorée.

Devant le numéro 42, une petite foule d’habitués, de journalistes et de riverains s’était rassemblée sur le trottoir pour assister au dévoilement de la nouvelle façade. Les travaux de consolidation avaient été rapides, financés par les indemnités colossales obtenues lors du procès historique qui avait conduit Stéphane Vaneau et ses complices sous les verrous pour plusieurs années.

L’enseigne en lettres de laiton brossé scintillait fièrement au-dessus de la grande baie vitrée :Maison Delattre & Mathieu — Maîtres Coiffeurs depuis 1952.