Mathieu saisit le tube. Il était intact.
« On l’a, » souffla-t-il, un sourire incrédule aux lèvres.
Soudain, un bruit de pas précipités crissa sur le verre brisé dans la cour.
Un faisceau de lumière blanche balaya violemment la verrière brisée depuis l’extérieur.
« Qui est là-dedans ? Sortez immédiatement ! » tonna une voix masculine, autoritaire, familière.
Mathieu coupa instantanément sa lampe torche. Henri et lui se plaquèrent contre le mur porteur, dissimulés derrière l’épave d’un comptoir en briques.
Deux hommes s’avançaient sous la verrière. Leurs silhouettes se découpaient dans la lumière de leurs projecteurs halogènes. Le premier portait un pardessus en cachemire beige et des gants de cuir : Stéphane Vaneau en personne. Le second était un colosse au crâne rasé, vêtu d’un blouson de sécurité noir, une matraque télescopique pendant à la ceinture.
« Je vous avais dit que la chaîne avait été coupée, Monsieur Vaneau, » grogna le vigile. « Il doit y avoir des squatteurs. »
« Pas des squatteurs, imbécile, » cracha Vaneau d’une voix venimeuse. « Le vieux a été aperçu sur le boulevard il y a deux heures. Mon contact chez ce coiffeur prétentieux de l’Atelier Mathieu m’a prévenu qu’il traînait dans le secteur. Si ce débris a réussi à entrer ici pour chercher ce que nous n’avons pas réussi à trouver lors du nettoyage, nous sommes morts. Fouillez chaque recoin ! Si vous le trouvez, assurez-vous qu’il ne passe pas la nuit. Demain matin, l’immeuble doit être à nous. »
Mathieu sentit le sang lui monter aux tempes avec une fureur volcanique. Son contact chez Mathieu ? C’était Clémence. Ou un autre employé. L’étau s’était refermé méthodiquement autour de lui sans qu’il ne s’en aperçoive.
À côté de lui, Henri ne tremblait pas. Le vieil homme avait ramassé au sol un lourd tesson de bouteille brisée, prêt à vendre chèrement sa peau.
Le vigile s’approchait dangereusement du recoin où ils étaient tapis. Le faisceau de sa torche balayait le pilier de fonte, illuminant la plaque ouverte.
« Monsieur Vaneau ! Venez voir ! La colonne a été forcée ! » cria le colosse.
Au moment où le garde se penchait pour inspecter l’orifice, Mathieu n’hésita pas une seconde. Sortant de l’ombre comme un ressort détendu, il brandit le lourd coupe-boulon métallique et le frappa de plein fouet au niveau du genou.
Le vigile poussa un hurlement de douleur atroce et s’effondra lourdement dans la suie en lâchant sa torche. Mathieu ne lui laissa pas le temps de récupérer : d’un coup de pied précis, il projeta l’arme du colosse hors de portée et saisit Henri par le bras.
« Courez ! »
« Espèces d’enfoirés ! Arrêtez-les ! » hurla Vaneau en sortant un revolver de la poche de son pardessus.
Un coup de feu retentit dans l’espace confiné de l’atelier, brisant les derniers fragments de verre de la verrière dans une déflagration assourdissante. La balle ricocha sur une poutre en acier dans une gerbe d’étincelles.
Mathieu et Henri bondirent par une ancienne porte de service donnant sur l’impasse arrière, un passage que Mathieu n’avait pas emprunté depuis vingt-cinq ans mais dont chaque pavé était gravé dans sa mémoire d’apprenti. Le vieux battant vermoulu céda sous leur poussée.
Ils déboulèrent dans une venelle sombre menant directement à la rue de Provence. Derrière eux, les jurons de Vaneau et les gémissements du garde blessé s’estompèrent rapidement, couverts par le vacarme de la ville et la pluie torrentielle qui effaçait leurs traces.
Ils coururent sans s’arrêter pendant dix minutes, coupant à travers les passages couverts, jusqu’à émerger, trempés jusqu’aux os mais indemnes, devant les marches de l’église de la Sainte-Trinité.
Henri s’assit lourdement sur une marche de pierre abritée par le porche, reprenant péniblement son souffle, une main crispée sur sa poitrine. Mais ses yeux étincelaient d’une jeunesse sauvage, presque triomphale.
Mathieu, le tube de plomb fermement serré sous son manteau, s’accroupit devant lui.
« Vous allez bien, Henri ? »
Le maître éclata d’un rire rauque, un rire profond qui se transforma en une quinte de toux avant de s’apaiser dans un grand soupir de soulagement.
« Ça fait quarante ans que je n’avais pas couru comme ça, petit. Pas depuis que les flics nous couraient après en mai 68 sur le boulevard Saint-Michel. » Il regarda le tube de plomb entre les mains de Mathieu. « Tu as été rapide. Plus rapide qu’avec tes ciseaux. »
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » demanda Mathieu, le regard assombri par la gravité de la situation. « Vaneau est armé. Il est prêt à tuer pour cet immeuble. Et l’audience est dans moins de douze heures. »
Henri redressa son buste fatigué, fixant le jeune homme avec une solennité implacable.
« Maintenant, mon garçon, nous allons préparer ton salon. Demain matin, ce n’est pas un vieillard clochardisé qui se présentera devant le tribunal pour plaider sa cause. Ce sera Monsieur Henri Delattre, maître artisan, propriétaire légitime du 42 boulevard Haussmann, accompagné de son successeur et associé. Mais pour cela, nous avons une longue nuit de travail devant nous. »
Il était minuit passé lorsque les deux hommes regagnèrent discrètement l’Atelier Mathieu par la porte de livraison arrière.
Le salon était plongé dans le noir, à l’exception de la lumière blafarde des réverbères qui filtrait à travers la grande devanture. Clémence n’était plus là. Sur le comptoir d’accueil, son badge d’employée et ses clés étaient posés bien en vue, accompagnés d’un mot manuscrit griffonné à la hâte : « Pardonnez-moi. Ils m’ont promis vingt mille euros pour les avertir s’il revenait. Je n’avais pas le choix pour mes dettes. Je pars. »
Mathieu jeta le papier à la poubelle sans un mot. La trahison faisait mal, mais l’heure n’était plus aux regrets.
Toute la nuit, le salon de luxe se transforma en un quartier général d’une intensité fébrile.