« Tu as osé prononcer le mot de mémoire ? » murmura Clara.
Son doigt commença à presser la détente. La course de l’acier était lourde, inexorable.
« S’il te plaît… » supplia Arthur en tombant à genoux dans une flaque d’eau croupie, ses mains gantées levées pour protéger son visage. « Pitié… »
Clara le regardait d’en haut. Cet homme qui avait détruit son existence, brisé sa jeunesse, torturé sa fille par procuration et condamné sa petite-fille à la misère n’était rien d’autre qu’un insecte grouillant dans la fange. Le tuer d’une balle dans la tête aurait été un soulagement éphémère. Une issue bien trop douce pour un monstre de son espèce.
« La mort serait un cadeau que tu ne mérites pas, Arthur », cracha Clara d’une voix glaciale. « Tu vas vivre. Tu vas vivre dépouillé de chaque centime que tu as volé. Tu vas pourrir dans une cellule de sécurité maximale, avec le bruit de tes propres mensonges pour seule compagnie. Et chaque matin de ta misérable existence carcérale, tu te souviendras que c’est une petite fille de dix ans qui t’a détruit. »
Soudain, la porte métallique du toit fut projetée contre le mur avec la violence d’un bélier.
Une demi-douzaine d’hommes de la brigade d’intervention d’élite de la police judiciaire firent irruption sur la plateforme, fusils d’assaut pointés, suivis de près par Daniel et le commissaire divisionnaire Rousseau.
« POLICE ! NE BOUGEZ PLUS ! ARME AU SOL ! »
Clara ne sursauta même pas. Sans quitter Arthur des yeux, elle baissa lentement le bras, enclencha la sûreté du pistolet et le laissa tomber aux pieds de son cousin terrassé.
« Arrêtez cet individu », dit-elle calmement au commissaire Rousseau qui arrivait à sa hauteur. « Tentative d’assassinat prémédité, séquestration, tentative d’enlèvement et homicide volontaire par incendie criminel remontant à novembre 2002. Daniel a l’enregistrement audio complet de ses aveux sur le serveur sécurisé de notre convoi. »
Deux policiers se jetèrent sur Arthur, lui tordant les bras dans le dos pour lui passer les menottes en acier trempé avant de le plaquer sans ménagement sur le sol rugueux de la piste. Le grand financier hurlait, bavait, se débattait comme un animal pris au piège, son costume hors de prix déchiré et souillé par la boue.
Clara ne lui accorda pas un second regard.
Elle se détourna de lui et courut vers le brancard.
Le pilote de l’hélicoptère, comprenant que tout était consommé, coupa immédiatement les moteurs. Le hurlement strident des turbines commença à décliner, laissant peu à peu la place au murmure apaisé de la pluie qui commençait enfin à faiblir.
Clara s’agenouilla à côté du brancard. Ses mains tremblantes défirent les lourdes sangles de cuir qui emprisonnaient les poignets d’Emma. D’un geste infiniment doux, elle retira le masque à oxygène.
Emma tenta de se redresser, mais la faiblesse de ses poumons la fit retomber en arrière dans une quinte de toux douloureuse. Clara passa son bras sous les épaules de sa fille, la soulevant contre son propre cœur, la berçant exactement comme elle le faisait lorsqu’Emma n’avait que quelques mois.
« C’est fini », chuchotait Clara en embrassant son front brûlant, ses cheveux mouillés, ses joues balafrées. « C’est fini, mon bébé. Maman est là. Rien ni personne ne pourra plus jamais te faire de mal. »
Emma leva une main amaigrie, couverte de callosités nées de vingt années de travaux de misère, et toucha avec une infinie précaution la joue de Clara. Ses doigts glissaient sur la peau de sa mère comme pour s’assurer qu’elle n’était pas faite de brume ou d’illusion.
« Maman… » souffla Emma dans un sanglot rauque, brisé par la douleur et la joie pure. « Lily… Où est Lily ? »
« Elle est là », répondit une petite voix derrière elles.
Daniel avait franchi le seuil du toit, portant la fillette dans ses bras pour lui éviter les débris de verre et les flaques d’huile. En apercevant sa mère éveillée et libre, Lily glissa à terre et courut à travers la plateforme détrempée.
« Maman ! »
Lily se jeta contre le brancard, entourant le cou d’Emma de ses petits bras frêles. Emma enfouit son visage dans les cheveux mouillés de sa fille, pleurant toutes les larmes que son corps avait retenues pendant ces années de clandestinité, de terreur et de privation.
Clara entoura sa fille et sa petite-fille de ses deux bras protecteurs, formant un rempart infranchissable contre le reste du monde.
Au milieu de cette étreinte sacrée, la boîte à musique, que Lily n’avait pas lâchée un seul instant, glissa doucement sur la couverture de laine du brancard. Dans sa chute, le petit loquet d’acier heurta le montant métallique.
Le ressort intérieur se libéra.
Et dans le silence revenu sur la ville, alors que les pales de l’hélicoptère s’immobilisaient complètement et que les premières lueurs de l’aube commençaient à déchirer le ciel d’encre vers l’horizon, la vieille mélodie s’éleva une nouvelle fois.
Chaque note tressautait, claire, limpide, immortelle.
Une chanson qui avait survécu aux flammes d’un manoir, à vingt-quatre ans d’oubli forcé et aux griffes d’un assassin pour ramener trois générations d’âmes égarées vers la lumière du jour.
Six mois plus tard.
La lumière dorée de la fin du printemps baignait la terrasse sud du domaine de Clairval, une vaste propriété nichée au creux des collines de Provence que Clara avait acquise sous un nom d’emprunt pour offrir à sa famille le sanctuaire dont elle avait été privée si longtemps. Loin du tumulte médiatique qui avait accompagné le procès retentissant d’Arthur Vance et le démantèlement de son réseau de complicités, le domaine respirait la lavande, le romarin et le silence paisible des vieilles pierres.
Sur la vaste pelouse qui descendait en pente douce vers les oliveraies, une fillette aux joues rondes et au teint éclatant courait après un jeune berger allemand, éclatant d’un rire cristallin qui résonnait jusqu’au fond de la vallée. Lily portait une robe blanche immaculée, ses cheveux bruns soigneusement tressés, ornée d’un ruban bleu ciel.