Clara avança sur le béton détrempé. Ses vêtements étaient collés à son corps, ses cheveux plaqués en arrière par le vent violent. Elle ne cria pas. Le bruit du moteur aurait couvert sa voix. Mais sa présence, droite, menaçante, semblable à une némésis surgie des ténèbres, attira le regard du garde du corps.
L’homme se pencha pour souffler un mot à l’oreille d’Arthur.
Arthur se retourna.
Pendant plusieurs secondes, le temps parut se suspendre au milieu du cyclone d’air et d’eau. Sur les traits aristocratiques et d’ordinaire si impassibles d’Arthur se peignit une stupéfaction si totale qu’il en lâcha le cigare qu’il tenait entre ses doigts gantés.
Clara franchit la distance qui les séparait d’un pas lourd, implacable, jusqu’à se trouver à moins de cinq mètres du brancard.
Les deux brancardiers s’arrêtèrent, décontenancés, attendant les ordres. La femme sanglée tourna la tête vers Clara.
Leurs regards se croisèrent.
Sous la lumière stroboscopique des feux de position, Clara vit le visage d’Emma.
Ce n’était plus la fillette de six ans aux boucles dorées. C’était une femme brisée de trente ans. Le côté gauche de son cou et de sa mâchoire portait les marques indélébiles de la tragédie : des cicatrices de brûlures profondes, boursouflées, formant un réseau de peau blanchâtre que le temps n’avait jamais pu effacer. Mais ses yeux… Ses yeux étaient de ce bleu limpide, translucide, presque violet, qui n’appartenait qu’à la lignée des femmes Whitmore.
À travers la vitre plastique du masque à oxygène, les lèvres d’Emma remuèrent. Elle ne pouvait pas crier par-dessus les turbines, mais Clara lut parfaitement sur sa bouche le mot qu’elle n’avait plus entendu depuis un quart de siècle :
Maman.
Une larme solitaire glissa sur la joue défigurée d’Emma.
Arthur reprit ses esprits. Un masque d’arrogance glaciale remplaça sa stupeur initiale. Il fit un pas vers Clara, écorté de son homme de main dont la veste laissait deviner la crosse d’un pistolet-mitrailleur compact.
« Clara », cria Arthur pour surmonter le bruit de la turbine, affichant un rictus méprisant. « Tu n’aurais jamais dû monter ici. Tu aurais dû continuer à vivre dans ton illusion dorée. C’était tellement plus simple pour tout le monde quand tu pleurais une morte. »
« Écarte-toi de ma fille, Arthur », répondit Clara, sa voix d’un calme effrayant vibrant sous la tempête.
Arthur laissa échapper un rire sec, amer, dénué de la moindre humanité.
« Ta fille ? Cette chose détruite n’est rien d’autre qu’une erreur de parcours ! Une erreur que cette idiote de Martha a entretenue pendant vingt-quatre ans dans la crasse et la peur ! Tu as une idée de ce que j’ai ressenti ce matin quand le protocole de reconnaissance biométrique de Sainte-Geneviève a bipé sur mon terminal sécurisé ? Vingt-quatre ans de patience, de gestion méticuleuse, de soumission à tes caprices de bienfaitrice hypocrite… tout cela risquait d’être anéanti par une misérable pneumonie d’indigente ! »
« Tu as mis le feu au manoir », dit Clara, chaque syllabe pesant comme un arrêt de mort. « Tu as enfermé une enfant de six ans dans sa chambre pour de l’argent. »
« Pour l’argent ? » hurla Arthur avec une rage contenue trop longtemps refoulée. « Pour la justice ! Ton père m’a toujours traité comme un bâtard, un sous-fifre, un commis de bureau pendant qu’il préparait pour toi et ta progéniture un trône de milliardaires ! J’avais besoin qu’Emma disparaisse pour que le trust revienne à la branche collatérale. J’avais payé Martha pour qu’elle l’emmène loin, très loin, sans jamais revenir. Mais cette paysanne a paniqué, l’incendie a pris plus vite que prévu… Quand j’ai vu les ruines fumantes, j’ai cru que le problème était réglé. J’ai payé le légiste pour qu’il ferme les yeux sur les prélèvements dentaires du petit cadavre calciné trouvé dans les décombres ! Et voilà qu’elle ressuscite aujourd’hui pour tout gâcher ! »
« Et tu allais recommencer », constata Clara en jetant un regard vers la soute de l’appareil.
« Ce vol n’atterrira jamais à Genève, Clara. Une défaillance mécanique au-dessus de la mer. C’est propre, net, tragique. Une seconde fois le deuil pour la grande Clara Whitmore. Mais cette fois-ci, tu ne seras pas là pour en hériter non plus. Puisque tu as eu la mauvaise idée de monter sur ce toit… le pilote aura deux corps à larguer par-dessus bord. »
Arthur se tourna vers son garde du corps et fit un signe de tête sans équivoque. « Tue-la. Et jette-la dans l’appareil. »
Le garde du corps porta la main à son arme.
Mais Clara avait anticipé chaque millième de seconde.
Elle ne sortit pas l’arme de Daniel pour menacer ou négocier. Elle tira à travers le tissu de son propre imperméable.
Le coup de feu claqua, étouffé par l’épaisseur de la laine, mais dévastateur à bout portant. La balle de neuf millimètres frappa le garde du corps en plein sternum. Le colosse chancela en arrière, le souffle coupé, et s’écroula sur le sol trempé en lâchant son arme.
Avant qu’Arthur n’ait pu esquisser le moindre mouvement, Clara fit glisser le canon brûlant hors de sa poche trouée et le braqua directement entre les deux yeux de son cousin.
Les deux brancardiers, des mercenaires payés pour un simple transport, levèrent immédiatement les mains au ciel et reculèrent prudemment vers la porte de sortie, abandonnant le brancard sur la piste.
Arthur se figea. La pluie ruisselait sur son visage cireux, lavant la poudre et le maquillage qui masquaient d’ordinaire sa pâleur de vieillard avide. Ses yeux exorbités fixaient l’orifice noir du canon tenu à deux mains par Clara, sans l’ombre d’une hésitation, sans le moindre tremblement.
« Clara… » balbutia-t-il, la terreur pure brisant ses cordes vocales. « Clara, écoute-moi… Tu n’es pas une meurtrière. Tu es une Whitmore. Tu ne peux pas faire ça… On peut s’arranger. Je te rends tout. Je quitte le pays. Je te jure sur la mémoire de nos pères… »