Le sang de Clara ne fit qu’un tour. Vingt-quatre ans de douleur, d’isolement et de regrets se cristallisèrent en une fureur froide, absolue, impitoyable.

« Daniel ! » tonna Clara.

Le garde du corps fit un pas en avant, la main déjà glissée sous son veston, vers son holster. « Madame ? »

« Fais monter cette petite à l’arrière avec moi. Verrouille les portières. Appelle le convoi d’escorte. On fonce à Sainte-Geneviève. Et cette voiture en face… » Clara fixa l’homme aux gants noirs d’un regard capable d’embraser l’acier. « Si elle tente de nous suivre ou de nous couper la route, écrasez-la. »

« Bien reçu, Madame Whitmore. »

Daniel saisit la fillette par la taille et la glissa sans ménagement mais avec précaution sur la banquette en cuir. Clara monta aussitôt après, refermant la lourde porte blindée dans un claquement sourd qui étouffa instantanément le vacarme de l’averse. Le chauffeur enclencha la transmission intégrale. Le moteur rugit. La limousine bondit sur la chaussée mouillée en projetant des gerbes d’écume.

Dans le rétroviseur extérieur, Clara vit la berline noire sans plaques déboîter d’un coup de volant agressif, franchir la ligne blanche et se lancer à leurs trousses.

À l’intérieur de l’habitacle feutré, la fillette grelottait contre Clara. Clara retira sa propre écharpe de cachemire beige et l’enroula soigneusement autour des épaules étroites de l’enfant, avant d’actionner les commandes de chauffage au maximum.

« Comment t’appelles-tu, ma puce ? » demanda Clara avec une douceur qu’elle n’avait pas employée depuis un quart de siècle.

« Lily », répondit l’enfant d’une voix chevrotante. « Lily Whitmore… Non, maman m’a toujours interdit de dire ce deuxième nom. Elle m’appelait juste Lily Miller pour les voisins. »

Lily Whitmore. Le cœur de Clara manqua un battement. Cette petite créature famélique, trempée et terrorisée était sa petite-fille. Le prolongement d’Emma. La preuve vivante que la lignée qu’elle croyait éteinte dans la cendre respirait encore.

« Raconte-moi, Lily. Tout. Chaque seconde. Pourquoi Emma ne m’a-t-elle jamais appelée ? Pourquoi s’est-elle cachée pendant toutes ces années ? »

Lily serra la boîte à musique contre sa poitrine avec la force du désespoir. Ses grands yeux noisette, identiques à ceux de la fille de Clara, fixaient les essuie-glaces qui balayaient furieusement le pare-brise.

« Maman avait peur. Elle m’a raconté… Elle m’a dit que la nuit où la grande maison a brûlé, ce n’était pas un accident. Quelqu’un avait verrouillé la porte de sa chambre de l’extérieur. Un homme avec un parfum très lourd, comme de l’amande amère et du tabac froid. La gouvernante, Martha, l’a sortie par le toit de la véranda juste avant que le plafond ne s’écroule. Mais Martha a été brûlée aux mains et au visage. Elle a dit à maman que si les gens savaient qu’elle était vivante, le monstre reviendrait pour finir le travail. »

La mâchoire de Clara se crispa jusqu’à lui faire mal.

Le parfum d’amande amère et de tabac froid.

Une nausée fulgurante remonta du fond de ses entrailles. Ce parfum n’appartenait qu’à un seul homme dans son entourage. Une eau de Cologne sur mesure, importée d’Italie à un prix exorbitant.

Arthur Vance.

Son propre cousin germain. L’homme qui, après la mort présumée d’Emma en 2002, était devenu son associé principal, l’administrateur fiduciaire du groupe Whitmore et l’héritier désigné de la fondation familiale en l’absence de descendance directe.

« Arthur… » souffla Clara, et ce nom sonna comme une malédiction au milieu de l’habitacle.

Tout prenait un sens macabre, monstrueux. À l’époque, la mort d’Emma avait brisé le mariage de Clara, détruit sa santé mentale et l’avait poussée à déléguer l’empire industriel aux mains de son cousin pour se cloîtrer dans le travail philanthropique et la solitude. Arthur n’avait pas simplement hérité d’une position privilégiée ; il avait orchestré l’élimination d’une enfant de six ans pour s’emparer d’un trust évalué à plusieurs milliards d’euros.

« Et pourquoi aujourd’hui ? » reprit Clara en serrant la main glacée de Lily. « Pourquoi maman s’est-elle montrée ? »

« Maman est tombée malade il y a trois semaines. Ses poumons… Elle n’arrivait plus à respirer. Elle crachait du sang. Martha est morte l’année dernière, alors on n’avait plus personne pour nous aider. Hier soir, maman s’est évanouie dans notre chambre sous les toits. J’ai couru chercher les secours. Ils l’ont emmenée à Sainte-Geneviève. Mais pour l’enregistrer, ils ont dû relever ses empreintes digitales parce qu’elle n’avait pas de papiers d’identité en règle. Maman m’a dit que le système allait lancer une alerte… Et ce matin, cet homme aux gants noirs est entré dans sa chambre. Il a parlé au médecin. Il a sorti des papiers en disant qu’il venait la transférer dans un asile privé en Suisse. »

Lily éclata en sanglots, les larmes coulant sans retenue.

« Maman a compris. Elle s’est battue. Elle a renversé la table de nuit et m’a crié de fuir avec la boîte. Elle m’a dit de trouver votre visage sur les affiches du centre-ville, près du grand hôtel où se tenait votre réunion. Elle m’a dit : Trouve Clara. Il n’y a qu’elle qui peut nous sauver. »

Un choc d’une violence inouïe propulsa Clara et l’enfant vers l’avant.

La carrosserie blindée absorba l’impact dans un grincement de métal torturé. Le chauffeur jura entre ses dents, luttant contre le volant pour maintenir la trajectoire de la berline sur la chaussée gorgée d’eau.

« Madame ! » hurla Daniel en se retournant, son arme de poing désormais au poing. « Le véhicule suiveur tente une manœuvre de tête-à-queue ! Le deuxième véhicule de notre escorte est coincé au carrefour précédent par un camion qui a barré la route ! On est seuls ! »

Clara jeta un coup d’œil par la lunette arrière. La berline noire collait à leur pare-chocs, son capot renforcé cabossé par l’assaut. Derrière le pare-brise ruisselant, le chauffeur aux yeux morts accélérait de nouveau pour porter un coup fatal sur le flanc droit de la limousine.