« S’il vous plaît ! Ne partez pas ! Ma mère a besoin de vous ! »
La pluie martelait l’entrée de l’hôtel comme des poignées de pierres, rebondissant sur la chaussée et s’écoulant en nappes argentées sous les lumières crues de la marquise de verre. Clara avait déjà posé un pied à l’intérieur de sa berline lorsqu’une silhouette minuscule jaillit de l’ombre des arcades et agrippa le rebord de la vitre entrouverte.
Deux agents de sécurité réagirent au quart de tour. Deux masses de muscles engoncées dans des manteaux imperméables noirs saisirent l’enfant par les épaules pour l’arracher au véhicule.
« Attendez », lâcha Clara d’un ton sec, sans élever la voix, mais avec cette autorité d’acier forgée par des décennies à la tête d’un empire industriel.
Les hommes s’immobilisèrent aussitôt. Clara posa son autre pied sur le sol mouillé et se redressa.
La gamine ne devait pas avoir plus de dix ans. Elle était d’une maigreur poignante, trempée jusqu’aux os, grelottant si violemment que ses mâchoires claquaient de manière audible dans le grondement de la pluie. Des mèches de cheveux bruns, presque noirs à cause de l’eau, collaient à ses joues blêmes. Son manteau, délavé et usé jusqu’à la trame, semblait avoir traversé plusieurs hivers sans jamais avoir été à sa taille.
Clara ôta ses lunettes sombres. Pendant deux battements de cœur, aucun mot ne fut prononcé. L’enfant la fixait avec une intensité fiévreuse, un mélange de panique brute et de détermination désespérée qui faisait taire le tumulte de la ville.
« Qui est ta mère ? » demanda Clara.
Les lèvres gercées de la petite tremblèrent. Au lieu de parler, elle glissa sa main droite sous son manteau percé d’accrocs. Les gardes firent un mouvement réflexe en avant, mais Clara leva la paume, suspendant leur intervention.
L’enfant en sortit un objet enveloppé dans un lambeau de plastique transparent. Une boîte à musique en bois de rose.
L’un des angles supérieurs était carbonisé et fendu. Le fermoir en laiton avait perdu toute dorure, piqué par l’oxydation. L’eau ruisselait sur le vernis écaillé à mesure que la gamine la tendait à bout de bras, les mains secouées de spasmes.
« Ceci », s’écria-t-elle, la voix cassée. « Elle a dit… elle a juré que vous reconnaîtriez ce coffret. »
Le souffle de Clara se bloqua net au fond de sa gorge.
Ses doigts, d’ordinaire si fermes et calculateurs, se mirent à trembler de façon incontrôlable lorsqu’elle prit l’objet. Le contact du bois froid contre sa peau déclencha une décharge d’une violence inouïe. Pendant vingt-quatre ans, elle avait bâti des digues intérieures pour étouffer le passé. L’odeur âcre de la suie. Le crépitement dévorant des poutres du manoir d’Oakhaven. Les sirènes hurlant dans le brouillard de novembre. Et le cadavre méconnaissable d’une fillette de six ans qu’on lui avait ordonné d’enterrer dans un cercueil scellé.
Mais ce bois-là n’était pas un fantôme.
Clara souleva le clapet usé. Sous le couvercle, gravée dans le cuivre terni par les ans, une inscription demeurait parfaitement lisible : Pour Emma, de la part de Maman. Que cette mélodie veille sur ton sommeil.
Les genoux de Clara cédèrent légèrement. Son chef de sécurité, Daniel, tendit le bras pour la soutenir, mais elle le repoussa d’un geste instinctif. Son pouce trouva la petite clé d’acier sous le socle. Elle tourna le mécanisme d’un demi-tour. Deux demi-tours.
Le cylindre à pointes s’ébranla avec un grincement métallique rouillé, puis les premières notes s’élevèrent.
Une berceuse d’autrefois. Une rengaine populaire, douce, mélancolique, presque couverte par le rugissement des gouttières qui débordaient. Clara ferma les paupières une demi-seconde. C’était la même boîte qu’elle avait posée sur la table de chevet de sa fille la veille de la catastrophe. La même mélodie qu’Emma écoutait pour chasser les cauchemars.
« J’ai offert cela à ma fille », murmura Clara, sa voix n’étant plus qu’un filet brisé. « Juste avant l’incendie. »
Des larmes silencieuses coulaient sur les pommettes de la fillette, se confondant avec la pluie glacée. Clara posa une main tremblante sur son épaule détrempée.
« Ta mère… s’appelle Emma ? »
« Oui. »
« Et elle vit ? »
« Elle a dit… » L’enfant déglutit avec peine, ravalant un sanglot. « Elle a dit que tout le monde croit qu’elle est morte sous les décombres. Mais elle a survécu. Seulement… elle ne pouvait pas revenir. Pas avant. »
Clara cessa de respirer. Son esprit refusait de concevoir l’abîme qui s’ouvrait sous ses pieds. Emma vivante ? Sa fille unique, dont la mémoire n’était plus qu’une pierre de marbre blanc dans le caveau familial ?
« Où est-elle maintenant ? Dis-le-moi ! » exigea Clara, la voix soudain teintée d’une urgence panique.
La fillette jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Une terreur viscérale, bien plus immédiate que le souvenir du feu, déforma ses traits d’enfant.
« À l’hôpital Sainte-Geneviève », murmura-t-elle en reculant d’un pas, comme pour chercher refuge contre la berline. « Au service des indigents, au troisième sous-sol. Mais… il y a un homme qui est venu. Il veut l’emmener de force. »
« Quel homme ? »
L’enfant leva un doigt tremblant en direction du boulevard. « Celui-là. Il m’a suivie depuis la clinique. »
Clara tourna la tête. De l’autre côté de la quatre-voies, presque invisible derrière les gerbes d’eau soulevées par les pneus des rares taxis, une lourde berline noire était stationnée contre le trottoir. Aucune plaque d’immatriculation à l’avant. Moteur tournant à bas régime, trahi par la fumée blanche qui s’échappait du pot d’échappement. Aucun feu allumé.
Lentement, la vitre arrière teintée commença à descendre.
Dans l’encadrement sombre, un homme apparut. Costume sombre, cravate grise impeccablement nouée, visage taillé à la serpe, totalement dépourvu d’expression. Des mains gantées de cuir reposaient sur le rebord de la portière.
Ses yeux étaient rivés sur Clara et l’enfant.
La gamine s’écrasa contre les cuisses de Clara, enfouissant son visage trempé dans l’étoffe de son manteau. « C’est lui. C’est le monstre qui voulait étouffer maman avec un oreiller quand elle s’est réveillée. »