Harlan demanda à deux invités de rester près de la porte.

Je m’assis.

Pour la première fois de la soirée, je sentis mes jambes trembler.

— Je vais poser une seule question, dis-je. Et je veux une réponse honnête.

Je regardai mon fils.

— Est-ce que tu as des dettes ?

Ignatius ferma les yeux.

Ce geste suffit.

— Combien ?

— Maman…

— Combien, Ignatius ?

Il finit par murmurer :

— Environ cent quatre-vingt mille dollars.

Je crus avoir mal entendu.

— Quoi ?

— Les affaires ont mal tourné.

Aubrey intervint immédiatement.

— Les affaires n’ont pas simplement mal tourné. Ton fils a essayé de maintenir son entreprise à flot pendant que tu refusais de nous aider.

Je tournai les yeux vers elle.

— Je ne savais même pas que vous aviez une entreprise en difficulté.

— Parce que tu ne demandes jamais rien !

Je restai silencieuse.

Depuis plusieurs années, j’avais essayé de respecter leur indépendance. Je ne voulais pas être cette mère qui téléphone tous les jours, qui demande des comptes et qui intervient dans chaque décision de son fils.

J’avais cru leur rendre service en leur laissant de l’espace.

J’ignorais qu’ils interpréteraient un jour mon silence comme une faiblesse.

— Quelle entreprise ? demandai-je.

Ignatius répondit :

— Une société de rénovation immobilière.

— Et depuis quand as-tu des difficultés ?

— Depuis presque deux ans.

Je sentis quelque chose se briser en moi.

Deux ans.

Pendant deux ans, mon fils m’avait appelée chaque dimanche. Il m’avait raconté les matchs de football de son fils, les vacances qu’ils espéraient prendre, les travaux qu’ils envisageaient dans leur maison.

Jamais il ne m’avait parlé de ses difficultés.

Jamais.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Il regarda ses mains.

— J’avais honte.

Aubrey eut un rire amer.

— Il avait surtout peur que tu lui fasses la morale.

— Aubrey, tais-toi, dit-il.

Elle se tourna vers lui.

— Ne commence pas à me faire porter toute la responsabilité ! Tu étais parfaitement d’accord quand nous avons décidé de lui demander de vendre la maison !

Je relevai la tête.

— Quelle maison ?

Ignatius pâlit.

Aubrey venait de comprendre qu’elle avait parlé trop vite.

— Je voulais dire… ta maison.

— Ma maison ?

Je connaissais déjà la réponse, mais je voulais l’entendre.

— Vous vouliez que je vende ma maison ?

Aubrey soupira.

— Verdell, soyons réalistes. Tu vis seule dans une grande maison de quatre chambres. Tu pourrais facilement acheter un petit appartement et nous aider à régler nos problèmes.

Je la regardai sans comprendre comment une personne pouvait prononcer ces mots avec autant de naturel.

Cette maison était celle que mon mari et moi avions achetée après des années d’économies.

Nous y avions élevé Ignatius.

Nous y avions fêté ses anniversaires.

Nous y avions traversé des périodes difficiles.

Et mon mari était mort dans cette maison, dans la chambre où nous avions dormi ensemble pendant trente-six ans.

— Vous voulez que je vende ma maison pour payer vos dettes ?

— Ce serait logique, répondit-elle. Tu n’as plus besoin d’autant d’espace.

Je me tournai vers mon fils.

— Est-ce vrai ?

Il ne répondit pas.

Aubrey prit la parole à sa place.

— Nous avons même trouvé un acheteur potentiel. Il est prêt à payer rapidement.

Je sentis mon cœur battre plus fort.

— Vous avez trouvé un acheteur pour ma maison ?

— Nous voulions simplement te faciliter les choses.

— Sans me demander mon avis ?

Elle leva les épaules.

— Tu aurais refusé.

Cette phrase resta suspendue dans la pièce.

Elle ne venait pas de nier.

Elle venait de reconnaître qu’ils avaient organisé une vente concernant ma propriété sans mon accord.

Nadine sortit un mouchoir de son sac et me le tendit.

Je ne pleurais pas encore.

J’étais simplement incapable de comprendre comment j’avais pu passer autant d’années à aimer des gens qui semblaient désormais considérer ma vie comme une réserve d’argent disponible.

CHAPITRE 3 — LES PREMIERS SIGNES QUE J’AVAIS IGNORÉS

Je rentrai chez moi cette nuit-là avec Nadine.

Mon Impala fut remorquée jusqu’à un garage spécialisé. Avant de partir, je restai quelques minutes devant elle.

Le pare-brise était entièrement détruit.

Des morceaux de verre brillaient sur les sièges.

Le tableau de bord était couvert de poussière et de petits fragments.

Je passai doucement ma main sur la carrosserie.

— Pardonne-moi, Henry, murmurai-je.

C’était le prénom de mon mari.

Je ne savais pas pourquoi je lui demandais pardon. Peut-être parce que j’avais l’impression d’avoir laissé quelqu’un profaner une partie de notre histoire.

Nadine attendit patiemment près de moi.

Lorsque nous arrivâmes à la maison, elle prépara du thé.

Je m’assis dans la cuisine, à la même place où Henry avait l’habitude de lire le journal chaque matin.

— Il faut que tu me racontes tout ce que tu sais, dis-je.

Nadine posa sa tasse.

— Tu te souviens du jour où Aubrey t’a demandé de lui prêter tes documents bancaires ?

Je fronçai les sourcils.

— Elle disait vouloir m’aider à organiser mes comptes.

— Exactement. Et tu te souviens lorsqu’elle t’a demandé une copie de ton acte de propriété ?

Je hochai lentement la tête.

— Elle prétendait que c’était pour vérifier une question d’assurance.

Nadine me regarda longuement.

— Verdell, j’ai entendu une autre conversation il y a quelques semaines. Je ne voulais pas m’immiscer dans ta famille sans avoir de preuve.

— Quelle conversation ?

Elle hésita.

— Aubrey était au téléphone devant le supermarché. Elle parlait d’un dossier immobilier et disait que tu finirais par signer.

Je sentis un frisson parcourir mes bras.

— Elle avait donc déjà commencé.

— Je le crains.

Je restai silencieuse.

Puis je me levai et montai dans mon bureau.

Je gardais tous mes papiers importants dans une armoire métallique. Henry m’avait appris à classer chaque document, à conserver les reçus et à ne jamais signer quelque chose que je ne comprenais pas.

Pendant quarante ans, j’avais travaillé avec des chiffres et des dossiers administratifs.