« Tu es réveillée, petite fleur », résonna une voix grave près d’elle.

Nora tourna la tête avec appréhension. Giovanni était là, assis à son chevet, tenant un chapelet d’argent entre ses doigts rudes. À côté de lui se tenait Lorenzo, les bras croisés, le regard posé sur elle avec une attention singulière.

« Monsieur… John ? » murmura-t-elle, perdue dans la brume de ses réveils successifs.

Le vieil homme eut un sourire doux, presque paternel, qui illumina son visage buriné.

« Mon nom est Giovanni, Nora. Giovanni Moretti. Et tu n’es plus une servante dans cette maison. Tu ne l’as jamais été dans mon cœur. »

Les souvenirs de la veille affluèrent en cascade dans l’esprit de Nora : la chute, les mots terribles prononcés par le vieillard, la terreur de Gable, la force des bras de Lorenzo. Elle tenta de se redresser, mais Lorenzo s’avança d’un pas souple et posa une main délicate sur son épaule pour la retenir.

« Ne faites pas d’effort », dit le jeune parrain, sa voix perdant toute la froideur qu’il réservait au monde extérieur. « Le docteur a ordonné le repos absolu. Tout ce dont vous avez besoin vous sera apporté. »

« Je… je ne comprends pas », balbutia Nora, ses yeux passant de l’un à l’autre. « On m’avait dit que vous étiez un simple parent… fou et mourant. Si vous êtes le père de Monsieur Moretti… pourquoi m’avoir laissé vous nourrir ? Pourquoi ne rien avoir dit plus tôt ? »

Giovanni soupira profondément, ses yeux noirs se perdant dans les flammes du foyer.

« Quand la maladie m’a frappé, Nora, j’ai vu le vrai visage des hommes. Ceux qui me léchaient les bottes ont fui ou ont tenté de me dépouiller. Mes propres employés, grassement payés pour veiller sur moi, sont devenus des bourreaux dès que ma voix s’est éteinte. J’étais prisonnier de mon corps, et j’avais abandonné tout espoir. Je voulais mourir. »

Il posa sa main calleuse sur les draps, tout près de celle de Nora.

« Et puis, tu as poussé cette maudite porte. Tu as ouvert les rideaux. Tu ne m’as rien demandé. Tu ne savais pas que j’avais des millions sur des comptes secrets, tu ne savais pas que mon nom faisait trembler les juges. Tu as juste vu un vieillard qui avait froid. Tu as partagé ton pain alors que tu n’avais rien. Tu as acheté cette couverture avec tes maigres sous alors que tu devais nourrir l’enfant dans ton ventre. »

Une larme solitaire glissa sur la joue de Giovanni, mais cette fois, il ne tenta pas de la cacher.

« Tu as sauvé mon âme avant de sauver mon corps, petite fille. Et dans notre monde, la dette du sang et du cœur se paie au centuple. »

Nora sentit les larmes lui monter aux yeux. Depuis la fuite de Brody, depuis que sa propre famille l’avait rejetée à cause de sa grossesse hors mariage, personne ne lui avait parlé avec un tel respect. Personne ne l’avait regardée comme un être humain méritant protection et tendresse.

« Madame Gable… » murmura-t-elle d’une voix blanche. « Où est-elle ? »

Le visage de Lorenzo se durcit instantanément, une ombre glaciale voilant ses traits aristocratiques.

« Madame Gable et les traîtres qui ont osé lever la main sur vous et négliger mon père ont reçu le châtiment que méritent les bêtes immondes », dit-il d’un ton sans appel. « La police ne viendra jamais poser de questions. Pour le reste du monde, ils ont pris la fuite dans la tempête après avoir volé une partie de l’argenterie. Ils ne remettront plus jamais les pieds dans cet État. Ni nulle part ailleurs où vivent des hommes civilisés. »

Nora comprit sans qu’il n’ait besoin d’expliciter. Elle frissonna légèrement, mais au fond de son cœur, une immense vague de soulagement balaya des mois de terreur et d’humiliation quotidienne. Les monstres avaient été chassés par des prédateurs plus grands qu’eux, et ces prédateurs formaient désormais son bouclier.

« Et maintenant ? » demanda-t-elle, caressant machinalement son ventre où Lily s’était calmée. « Que vais-je devenir ? Je n’ai nulle part où aller… mes dettes… »

Lorenzo s’assit au bord du matelas, réduisant la distance qui les séparait. De près, Nora put sentir son parfum de bois de santal et de tabac froid. Ses yeux gris la fixaient avec une intensité troublante qui fit accélérer les battements de son cœur.

« Vos dettes ont été effacées ce matin même », déclara Lorenzo. « Brody Miller, l’homme qui vous a abandonnée… mes associés à Atlantic City l’ont retrouvé dans une arrière-salle de tripot. Disons simplement qu’il a compris la gravité de ses erreurs. Toutes ses créances ont été réglées par notre fondation, et il a reçu un aller simple pour un chantier naval en Alaska. Il ne s’approchera plus jamais de vous ni de votre enfant. Si son ombre croise la vôtre, il sait que sa vie s’arrêtera à la seconde même. »

Nora porta une main à sa bouche, étouffant un sanglot de stupéfaction. Le fantôme qui la hantait chaque nuit, la peur permanente d’être retrouvée par les usuriers, venait d’être pulvérisé d’un simple revers de main par cet homme assis devant elle.

« Quant à votre avenir », reprit Giovanni d’une voix solennelle, « il appartient à cette maison. Tu as dit que ta fille s’appellerait Lily, n’est-ce pas ? Pureté et renaissance. »

Le patriarche se tourna vers son fils.

« Lorenzo n’est pas marié. Il n’a pas d’héritier. Il a passé les dix dernières années de sa vie à faire la guerre pour consolider notre territoire. Mais la guerre ne suffit pas à faire vivre un nom. Il faut une famille. »

Lorenzo soutint le regard de son père sans sourciller, puis reporta ses yeux sur Nora. Une lueur nouvelle, indéchiffrable mais d’une infinie douceur, brillait au fond de ses prunelles grises.