L’aile est était un monde à part. Là où le reste de la bâtisse scintillait de marbres polis et d’orichalque, cette section semblait figée dans un hiver perpétuel. L’air y était si glacial que la respiration de Nora formait de petits panaches de vapeur blanche devant ses lèvres gercées.

La porte de la chambre 4B n’était même pas fermée correctement ; elle bâillait sur un interstice sombre d’où s’échappait une odeur de renfermé et de cendre froide.

Nora poussa le battant du coude.

« Monsieur John ? » appela-t-elle dans un souffle.

La pièce était plongée dans une pénombre lugubre. Le feu s’était éteint depuis longtemps. Les bûches n’étaient plus que des squelettes de charbon grisâtre au fond du foyer béant. Dans son coin, tourné non pas vers la fenêtre mais face au mur de plâtre nu et lépreux — quelqu’un l’avait délibérément pivoté —, Giovanni Moretti était assis, immobile.

La couverture chauffante que Nora lui avait offerte avec son premier salaire avait été arrachée de ses épaules ; elle gisait en tas souillé sur le plancher, piétinée par des semelles sales. L’homme ne portait que sa chemise de nuit en flanelle râpée. Ses mains noueuses, déformées par l’arthrite et la paralysie, étaient d’un bleu violacé effrayant. Ses lèvres tremblaient imperceptiblement sous l’effet d’une hypothermie avancée.

« Mon Dieu… non, non, non… » sanglota Nora en se précipitant vers lui.

Elle posa le bouillon sur le guéridon branlant et s’agenouilla devant le fauteuil. Lorsqu’elle saisit les mains du vieil homme, elle eut l’impression de toucher des morceaux de glace pure.

« Regardez-moi, Monsieur John. C’est Nora. Je suis là. Je vous demande pardon, j’ai été retenue en bas… pardonnez-moi… »

Giovanni ne tourna pas la tête immédiatement. Ses paupières étaient lourdes, collées par le froid. Mais au contact de ces paumes gercées qui tentaient frénétiquement de lui insuffler leur propre chaleur, un frémissement parcourut ses avant-bras décharnés. Ses prunelles, d’un noir d’encre insondable, se levèrent lentement vers le visage baigné de larmes de la jeune femme.

Ce n’était pas le regard d’un vieillard sénile. C’était le regard d’un aigle blessé, emmuré vivant, dont la conscience mesurait chaque millimètre de son calvaire avec une lucidité terrifiante.

Nora ramassa la couverture, la secoua vigoureusement pour en chasser la poussière, et l’enroula étroitement autour des épaules frêles de Giovanni. Puis, sans perdre une seconde, elle courut vers le foyer. Avec des éclats de bois et un reste de papier journal qu’elle extirpa de son tablier, elle frotta une allumette d’une main tremblante. La flamme prit, timide d’abord, puis dévora une bûche de pin sec. Une lueur dorée et bienfaisante jaillit, repoussant les ombres épaisses qui envahissaient la chambre.

Elle revint auprès du fauteuil, déverrouilla les roues d’acier rouillé et le fit pivoter avec une infinie délicatesse vers la cheminée.

« Tenez », murmura-t-elle, reprenant le bol de bouillon dont elle testa la température sur le dos de son poignet. « C’est chaud. C’est du vrai bouillon, pas de l’eau sale. Buvez doucement. »

Cuillère après cuillère, elle le nourrit. Giovanni ouvrait docilement la bouche. Chaque gorgée semblait rallumer une étincelle de vie dans son corps engourdi. Ses yeux ne quittaient pas une seconde le visage de Nora. Il fixait la sueur qui perlait sur son front pâle, les ecchymoses fraîches qui marquaient ses poignets, et la façon dont elle grimaçait chaque fois qu’elle devait se pencher, trahie par le poids de son ventre rond.

« Vous savez », dit-elle avec un sourire triste pour tenter de tromper la peur qui la tenaillait, « le maître des lieux est arrivé aujourd’hui. Lorenzo Moretti. Tout le monde tremble en bas. Madame Gable a l’air d’une folle prête à mordre. Il paraît qu’il est terrible… qu’il ne pardonne rien. »

Elle essuya délicatement une goutte de bouillon au coin des lèvres de Giovanni avec son mouchoir propre.

« Mais s’il est si puissant, s’il a tout cet or et toutes ces voitures dehors… pourquoi vous laisse-t-il ici, tout seul ? Comment un fils — ou un neveu, je ne sais pas ce qu’il est pour vous — peut-il avoir un cœur de pierre au point d’abandonner son propre sang dans cette glacière ? »

Une onde presque imperceptible traversa la mâchoire de Giovanni. Ses dents se serrèrent sous sa peau parcheminée.

« Ne vous inquiétez pas », reprit-elle doucement en lui prenant la main gauche, celle qui n’était pas entièrement morte. « Même s’ils me chassent demain parce que mon ventre devient trop gros… je trouverai un moyen de revenir vous voir. Je ne vous laisserai pas mourir de froid. Jamais. »

À cet instant précis, les longs doigts froids de Giovanni se refermèrent sur ceux de Nora.

Ce n’était pas un spasme involontaire. C’était une étreinte délibérée, ferme, empreinte d’une vigueur que personne n’aurait crue possible chez un corps que l’on disait condamné à l’inertie cérébrale. Nora sursauta, le souffle coupé, et plongea ses yeux dans ceux du vieil homme.

Il ne parlait pas, mais son regard hurlait. Il y avait là une intensité sauvage, un serment muet qui fit frissonner la jeune femme jusqu’à la moelle de ses os.

Avant qu’elle n’ait pu prononcer un mot, la porte de la chambre s’ouvrit avec fracas, venant heurter la cloison de plâtre.

« Je le savais ! »

La voix suraiguë de Madame Gable déchira l’atmosphère feutrée. La gouvernante se tenait sur le seuil, la respiration sifflante, escortée par deux valets de pied aux mines patibulaires. Ses yeux injectés de sang passèrent du feu crépitant au bol de bouillon fumant posé sur la table, puis aux mains enlacées de la servante et du patriarche.

« Petite voleuse ! Espèce de vipère ingrate ! » éructa la gouvernante en entrant à grands pas. « Non seulement vous abandonnez votre poste dans le grand salon, mais vous pillez les cuisines de Monsieur Moretti pour engraisser cette carcasse inutile ! »

« Madame Gable, il gelait ici ! Il n’avait rien mangé depuis hier soir ! » cria Nora en se levant précipitamment pour s’interposer entre la femme et le fauteuil roulant.