C’était l’un des valets de pied, les yeux révulsés par la panique, les genoux tremblants au point de s’entrechoquer.
« Monsieur… Monsieur Moretti ! » hoqueta le domestique, s’effondrant presque contre le chambranle. « C’est… c’est votre père ! »
Lorenzo se leva d’un bond, son fauteuil de cuir roulant lourdement en arrière. L’expression de détachement froid qui masquait son visage se fissura instantanément pour laisser place à une angoisse sauvage.
« Qu’est-ce qu’il a ? » rugit-il en contournant le bureau. « Il fait une attaque ? Où sont les médecins ? »
« Non… non, Monsieur ! » cria le jeune homme, la voix brisée par l’hystérie. « Il… il est debout ! Il… il parle ! Il vous demande ! »
Un silence de mort tomba sur la pièce. Marco et Santino échangèrent un regard d’incrédulité totale.
« Tu te fous de ma gueule ? » souffla Lorenzo, la voix devenue dangereusement basse. « Mon père ne parle plus depuis cinq ans. »
« Venez voir par vous-même, par pitié ! » supplia le valet en pleurant presque. « Il… il a ordonné que vous veniez ! »
Lorenzo n’attendit pas une seconde de plus. Fendant l’air, il franchit le seuil du bureau à grandes enjambées, suivi de près par ses deux hommes de main qui avaient rengainé leurs armes mais gardaient la main sur la crosse. Il traversa le grand vestibule, monta les marches de marbre quatre à quatre, sans se soucier de son allure de souverain de la pègre. Dans sa poitrine, son cœur battait avec une violence inouïe. Son père. Le grand Giovanni. L’homme qui avait bâti cet empire à la seule force de sa volonté de fer, l’homme qu’il croyait réduit à l’état de coquille vide par un accident vasculaire cérébral massif. Était-ce un miracle ? Une hallucination collective ? Ou l’ultime sursaut d’un mourant ?
Lorsqu’il s’engagea dans le long couloir désolé de l’aile est, la première chose qui le frappa fut la température. L’air y était glacial, presque irrespirable.
« Pourquoi diable n’y a-t-il pas de chauffage ici ? » tonna Lorenzo sans ralentir sa course.
Arrivé devant la chambre 4B, il écarta violemment le battant de la porte.
Le tableau qui s’offrit à lui le cloua sur place, figeant le sang dans ses veines.
Au centre de la pièce glaciale, éclairée seulement par les braises d’un feu vacillant, se trouvait une jeune femme qu’il reconnut à peine comme la petite servante enceinte vue dans l’alignement du personnel. Elle était à genoux sur le sol rugueux, recroquevillée sur elle-même, tenant son ventre arrondi entre ses bras, la joue marquée par l’empreinte violacée de quatre doigts.
À quelques pas d’elle, Madame Gable se tenait plaquée contre le mur du fond, tremblant de tous ses membres, le visage déformé par une terreur si pure qu’elle semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de dix minutes.
Et au milieu de la pièce, le fauteuil roulant avait été tourné vers l’entrée.
Assis dedans, les deux mains fermement agrippées aux accoudoirs métalliques, Giovanni Moretti regardait son fils. Ses cheveux blancs étaient dressés comme une crinière de lion, ses épaules étaient droites, et ses yeux noirs — les mêmes yeux que Lorenzo voyait chaque matin dans son miroir — lançaient des éclairs d’une fureur inextinguible.
« Père… » murmura Lorenzo, la voix étranglée par une émotion qu’il n’avait pas ressentie depuis son enfance.
Il fit un pas en avant, prêt à s’agenouiller auprès de lui.
« Arrête-toi là », ordonna Giovanni.
La voix était rocailleuse, ébréchée comme une vieille pierre tombale, mais elle portait en elle toute l’autorité souveraine de l’ancien parrain. Santino et Marco, restés sur le pas de la porte, se figèrent comme des statues de sel. Jamais ils n’auraient cru réentendre ce timbre qui avait jadis fait trembler les juges et les sénateurs de trois États.
Lorenzo s’arrêta net, les yeux écarquillés, oscillant entre le choc et une révérence instinctive.
« Tu as grandi, Lorenzo », dit lentement le vieil homme, chaque mot étant prononcé avec un effort d’articulation immense mais délibéré. « Mais tu es devenu… aveugle. Tu régnes sur New York… et tu ne sais même pas ce qui se passe sous ton propre toit. »
« Père, je… je ne savais pas. Les rapports disaient… »
« Les rapports ! » cracha Giovanni, et sa main droite se leva pour désigner Madame Gable qui couinait comme un rat pris au piège. « Cette femme… et sa bande de hyènes… m’ont laissé crever de froid pendant trois ans. Ils me servaient des restes d’eaux grasses. Ils ont volé l’argent de mes soins. Ils ont éteint le feu en plein hiver pour économiser le bois. Et ils ont ri… ils ont ri de mon silence, croyant que mon esprit était mort avec ma parole. »
Un grondement sourd, presque animal, monta de la poitrine de Lorenzo. Il tourna lentement la tête vers Madame Gable. Le regard gris du jeune parrain ne reflétait plus aucune humanité ; c’était le vide glacial d’un gouffre sans fond.
« Est-ce vrai ? » murmura Lorenzo d’un ton si bas, si doux, qu’il fit hurler d’angoisse la gouvernante.
« Non ! Non, Monsieur Moretti, c’est faux ! C’est un délire ! Vous savez qu’il est malade, les médecins ont dit que… »
« Tais-toi ! » rugit Giovanni en frappant l’accoudoir de son fauteuil. Le son fit sursauter tout le monde. Le vieil homme baissa alors les yeux vers le sol, là où Nora continuait de gémir doucement, luttant contre les vagues de douleur qui lui déchiraient le bassin. L’expression du patriarche se métamorphosa instantanément, passant de la haine pure à une tendresse bouleversante.
« Relève cette enfant », ordonna Giovanni à son fils.
Lorenzo fronça les sourcils, déconcerté pendant une fraction de seconde, puis posa son regard sur Nora. Il vit son tablier déchiré, ses mains écorchées, son ventre proéminent et la marque sanglante sur sa joue. Sans hésiter, le maître de la pègre s’agenouilla sur le parquet froid aux côtés de la jeune femme.