« Vous l’avez entendu ! » siffla-t-elle à mi-voix, sa respiration courte trahissant une panique viscérale. « Si un seul détail cloche, s’il entend le moindre grincement de porte, le moindre froissement d’étoffe qui ne soit pas à sa place, vous finirez toutes sur le chemin forestier, sans un sou et sans manteau ! Dispersez-vous ! Tout de suite ! »

Les femmes s’éparpillèrent comme des moineaux effrayés, leurs souliers cirés crissant sur la pierre lustrée. Seule Nora resta un instant immobile, les deux mains plaquées contre le bas de son ventre où la petite Lily venait de donner un coup soudain et douloureux. Une vague de vertige lui brouilla la vue. L’air du vestibule sentait le tabac blond d’importation, la laine mouillée par le blizzard et le parfum amer de l’autorité.

« Vous avez des racines qui vous poussent sous les pieds, petite traînée ? » aboya Madame Gable en arrivant à sa hauteur. Son souffle sentait le café réchauffé et les pastilles de menthe forte.

« Je… j’ai une crampe, Madame Gable », murmura Nora, la voix brisée par quatorze heures de labeur ininterrompu. « Le bébé… »

« Le bâtard que vous portez n’est pas sur le registre des employés, que je sache ! » La gouvernante s’avança si près que la pointe de son col empesé frôla le menton de Nora. Elle lui agrippa l’avant-bras, plantant ses ongles courts et vernis à travers le tissu élimé de la blouse grise. « Le maître a demandé à ce qu’on prépare le petit salon adjacent à son bureau pour une réunion ce soir. Les plinthes en chêne n’ont pas été décapées à la cire d’abeille depuis un mois. Vous prenez le seau, la laine d’acier, et vous vous mettez à quatre pattes. Et si je vois une trace de cire sur la marqueterie, je vous jette par la grille avant même que la tempête n’atteigne son pic. »

« Mais… et Monsieur John ? » balbutia Nora, retenant une larme de douleur quand les ongles de la mégère s’enfoncèrent dans un bleu déjà sombre. « Il est presque midi. Il n’a pas eu son eau. Ses couvertures doivent être réchauffées… »

Madame Gable laissa échapper un ricanement qui découvrit des dents jaunies.

« Le vieux déchet attendra que le maître ait fini ses comptes. Il n’a rien dit depuis cinq ans, il ne va pas commencer à réclamer son potage aujourd’hui. Filez ! Ou c’est le froid qui s’occupera de vous et de votre ventre. »

Elle repoussa Nora avec une rudesse calculée, la projetant contre la balustrade de laiton. Nora serra les dents, ravala le sanglot qui menaçait d’exploser dans sa gorge, et hocha la tête. Faire un esclandre ici, c’était se condamner à une mort certaine dans la neige du comté d’Essex. À l’extérieur, les rafales hurlaient contre les vitrages renforcés, projetant des gerbes de givre opaque contre la surface glacée. Le domaine Moretti n’était pas un havre : c’était une cage de pierre suspendue au-dessus d’un précipice blanc.

Pendant quatre heures interminables, Nora lutta contre la défaillance de son propre corps. À genoux sur le plancher glacé du petit salon, la laine d’acier lui écorchait les paumes, usant la peau jusqu’au derme vivant. Chaque mouvement de va-et-vient tirait violemment sur ses ligaments pelviens. Mais son esprit ne demeurait pas dans cette pièce poussiéreuse ; ses pensées franchissaient les corridors déserts, montaient le grand escalier dérobé et franchissaient la porte de chêne sombre de la chambre 4B.

Elle imaginait le vieil homme. Était-il assis dans l’obscurité ? Quelqu’un avait-il au moins remis une bûche dans l’âtre ? Connaissant la cruauté ordinaire des autres filles — toutes terrifiées par Gable et désireuses de plaire à la régisseuse —, Nora savait que personne n’avait posé le pied dans l’aile est. Pour elles, le vieux John n’était qu’un meuble inutile qu’on oubliait de dépoussiérer.

Quand la pendule en bronze du couloir sonna quatre heures de l’après-midi, un silence lourd et menaçant s’était abattu sur le domaine. Lorenzo Moretti était enfermé avec deux de ses lieutenants dans le bureau principal. De temps à autre, le grondement d’une voix masculine traversait les cloisons massives, suivi du cliquetis métallique d’un briquet ou du froissement de documents confidentiels.

Nora rangea discrètement ses chiffons et son seau d’eau saumâtre derrière un rideau de damas. Ses jambes tremblaient tellement qu’elle dut s’appuyer contre la boiserie pour ne pas s’effondrer. Elle glissa le long des corridors secondaires, évitant les passages centraux où les gardes du corps en complets sombres montaient la garde, l’air impassible, une oreillette spiralée descendant dans leur cou.

Elle descendit par l’escalier de service vers les cuisines souterraines. Là-bas, l’activité bouillonnait dans une odeur de viande rôtie et de vin chaud. Le chef cuisinier, un colosse italien aux bras tatoués nommé Marco, hurlait des ordres à trois commis terrifiés qui découpaient des pièces de bœuf pour le dîner du maître.

Profitant d’un éclat de voix et du fracas d’une batterie de casseroles en cuivre, Nora s’approcha du passe-plat. D’un geste vif et exercé par des semaines de clandestinité, elle fit glisser dans une poche profonde de son tablier une écuelle en faïence contenant du bouillon de poule gras et encore fumant, ainsi qu’un morceau de pain brioché tendre, facile à mâcher pour un homme privé de ses dents du fond. Elle y ajouta une petite fiole d’eau tiède adoucie d’une goutte de miel.

« Qu’est-ce que tu fabriques là, la boiteuse ? » lança un second de cuisine en se retournant brusquement.

« Rien, Monsieur Thomas. Je prenais un torchon propre pour le salon d’honneur », mentit-elle d’une voix blanche, le cœur battant la chamade contre ses côtes.

L’homme cracha dans un coin de l’évier et lui fit signe de déguerpir d’un revers de main méprisant. Nora ne se fit pas prier. Elle serra le bouillon brûlant contre son flanc, ignorant la chaleur qui cuisait sa chair à travers sa robe, et s’engagea dans le long boyau obscur qui menait à l’aile est.