« Ils ne surveillent pas la mer, » répondis-je calmement en m’approchant de lui.
Paul écarquilla les yeux. « Les filles… »
« Elles sont déjà loin. Et elles ne reviendront jamais dans cet enfer que nous avons créé toi et moi. »
Je m’accroupis devant lui, posant le canon de mon arme sous son menton flasque, le forçant à lever la tête vers moi.
« Tu m’as tout appris, Paul. Tu m’as appris comment faire disparaître un corps pour que même Dieu ne puisse pas le retrouver. Tu m’as appris comment faire pression sur un juge, comment extorquer un homme d’affaires, comment régner par la peur. Mais il y a une leçon que tu as oubliée de me donner. »
Paul me fixait, son souffle rauque et fétide battant contre mon visage. « Laquelle… petit ingrat ? »
« Tu ne m’as jamais appris comment pardonner. »
Son regard vacilla. Pour la première fois de sa longue et sanglante carrière, Paul Costello comprit que la rhétorique, l’argent, les pactes de sang et les alliances de la pègre ne lui serviraient à rien. Il n’était plus face au Don d’une grande famille criminelle. Il était face à un veuf dont l’âme avait été arrachée quatorze mois plus tôt sur un parking de maternelle.
Au loin, dans la nuit qui tombait sur Long Island Sound, le grondement feutré d’un moteur de vedette s’éleva, fendant les eaux calmes vers le large.
Le bruit s’éloignait. Vers la sécurité. Vers une autre vie.
Paul entendit le bateau lui aussi. Un éclat de rage désespérée s’alluma dans ses yeux. Il cracha vers mon visage et tenta de saisir mon poignet d’une main griffue.
Je ne clignai même pas des yeux.
Le coup de feu unique résonna dans la bibliothèque de 1926, étouffé par les milliers de volumes anciens tapissant les murs. Le corps de Paul Costello s’affaissa mollement sur le tapis persan, là où, quelques minutes plus tôt, mes trois petites filles avaient retrouvé le courage de briser leur silence.
Je me relevai. L’odeur âcre de la poudre à canon et du sang chaud emplissait la pièce.
Je marchai vers le bureau d’Isabelle. Sur son secrétaire se trouvait son journal intime, relié de cuir vert, que j’avais gardé intact depuis ce jour funeste d’octobre. Je le glissai dans ma poche intérieure, juste à côté de mon cœur.
Puis, je sortis de la bibliothèque et traversai le grand vestibule sans jeter un regard aux cadavres qui jonchaient le marbre. Dans la cuisine, je récupérai les bouteilles d’alcool pur stockées dans le cellier, remontai au premier étage et répandis le liquide inflammable sur les tentures, sur les tapis, sur les boiseries d’acajou et les portraits des ancêtres imaginaires que les criminels s’inventent pour justifier leur barbarie.
Je descendis au rez-de-chaussée et allumai le briquet en or qu’Isabelle m’avait offert pour nos cinq ans de mariage.
« Pour que tu trouves toujours le chemin de la maison dans le noir, » m’avait-elle dit en gravant ces mots au dos du métal doré.
Je lâchai le briquet allumé sur la traînée d’alcool.
Une vague de flammes bleues et jaunes jaillit instantanément, grimpant le long des rideaux de velours, léchant les plafonds ornés de stuc. La chaleur devint suffocante en quelques secondes.
Je franchis les portes d’entrée monumentales et descendis lentement les marches de pierre menant au parc. Derrière moi, la bâtisse de 1926, symbole de deux décennies d’extorsion, de terreur et de compromis sanglants, s’embrasait comme une immense torche dressée contre la nuit américaine.
Au bout de l’allée, deux véhicules noirs venaient d’apparaître, les phares balayant les arbres. Les hommes de Paul arrivaient enfin.
Je ne courus pas. Je m’enfonçai sous le couvert des bois denses qui bordaient le rivage, là où aucune voiture ne pouvait s’aventurer. Dans quelques heures, la police, les pompiers et le FBI fouilleraient les décombres calcinés du manoir Romano. Ils y trouveraient les restes de Paul Costello, de ses hommes de main, et un tas de cendres méconnaissables. Pour le monde entier, la guerre des clans se serait terminée par un carnage sans survivant.
Une heure plus tard, j’atteignis la crique abandonnée où j’avais laissé, des années auparavant au cas où le pire surviendrait, un vieux skiff de pêcheur équipé d’un moteur hors-bord. Je coupai les amarres et m’élançai dans l’obscurité glaciale du Sound.
Le vent de l’Atlantique me cinglait le visage, nettoyant l’odeur de poudre et de cendres qui collait à ma peau. À l’horizon, vers le nord-est, les lumières de la terre ferme brillaient d’un éclat fragile.
Il me fallut deux heures de navigation à travers les courants traîtres pour apercevoir la silhouette massive du hangar à bateaux de Sam Whitefeather. La vieille vedette que Grace avait pilotée était amarrée sous les pilotis, le moteur encore fumant dans la fraîcheur nocturne.
J’accostai en silence. Lorsque je posai le pied sur les planches vermoulues du ponton, une silhouette émergea de l’ombre, tenant fermement le fusil à pompe.
Grace. Ses vêtements étaient trempés d’embruns, ses cheveux défaits retombant sur ses yeux gris. En me reconnaissant, elle abaissa l’arme lentement.
« Elles dorment, » dit-elle simplement, sa voix chargée d’un soulagement immense. « Sam les a installées dans la cabane au fond des pins. Nora n’a pas lâché son ours. »
Je la regardai, incapable de trouver les mots qui pouvaient égaler ce qu’elle venait d’accomplir. L’homme craint par tout l’État de New York, le criminel dont le nom faisait baisser les yeux aux plus redoutables tueurs de la côte Est, se tenait là, brisé, dépouillé de son empire, de son argent et de sa puissance.
Et pourtant, pour la première fois depuis quatorze mois, je respirais sans avoir l’impression d’avaler du verre pilé.
« Merci, Grace, » murmurai-je.
Elle hocha doucement la tête. « Ne me remerciez pas, Dominic. C’est Isabelle qui a guidé ce bateau ce soir. »
Nous marchâmes côte à côte le long du sentier d’aiguilles de pin jusqu’à la petite cabane en rondins dissimulée au cœur de la réserve. À travers la vitre embuée, une faible lumière jaune filtrait.