Le souffle de Paul s’arrêta net. Pour la première fois depuis que je le connaissais, une lueur de terreur authentique traversa son regard délavé.

« Elles… quoi ? »

« Elles ont chanté. Et puis Sophie a parlé. Elle s’est souvenue du bijou. Elle s’est souvenue de la dague d’or sur la pierre noire qui s’est approchée du visage ensanglanté de sa mère. »

Pendant trois secondes interminables, la pièce sembla suspendue hors du temps. Puis, le visage de Paul changea complètement. L’air paternel, la fausse bienveillance, l’onction d’homme d’expérience s’évanouirent, remplacés par une laideur brute, un mépris froid qui avait sans doute toujours été là, tapi sous le vernis des manières bourgeoises.

Il posa son verre sur la console d’un geste sec.

« Isabelle devenait dangereuse, Dominic, » cracha-t-il, sa voix perdant toute rondeur pour devenir tranchante comme une lame rouillée. « Elle voulait que tu te retires. Elle avait trouvé les carnets de comptes de la société offshore aux Bahamas. Elle menaçait d’aller voir le procureur fédéral si tu ne liquidais pas tout pour partir vivre en Italie. Elle allait détruire en six mois ce que nous avions mis trente ans à bâtir ! »

« Elle était ma femme ! » rugis-je, mes poings se serrant avec une telle violence que mes ongles percèrent la peau de mes paumes.

« Et elle était notre perte ! » rétorqua Paul sans reculer. « Tu étais aveuglé par elle. Tu perdais ton mordant. Tu refusais les contrats avec les cartels de Medellin parce qu’elle ne voulait pas de drogue dans la ville ! Tu refusais d’étendre nos territoires ! Un chef qui écoute sa femme au lit au lieu d’écouter ses conseillers est un chef mort. Je t’ai sauvé la vie en la supprimant. »

« Tu as tué la mère de mes enfants sous leurs yeux ! »

« Les petites n’étaient pas censées être là ! » s’écria-t-il, un éclair de rage traversant ses traits. « Le chauffeur devait les déposer à l’intérieur avant qu’Isabelle ne retourne au véhicule. C’est elle qui a insisté pour ressortir chercher le sac d’école oublié de Sophie ! C’était un accident de timing, Dominic ! »

« Un accident de timing… » répétai-je dans un murmure qui fit trembler les vitres.

Paul tenta un mouvement vers sa poche intérieure. Il avait toujours un pistolet de poche dans la doublure de son manteau. Mais avant que ses doigts n’aient pu écarter le tissu de cachemire, je dégainai.

Le claquement métallique du percuteur résonna dans le silence. Le canon de mon Sig Sauer vint s’écraser directement sur l’arête de son nez, lui arrachant un gémissement de douleur alors qu’un filet de sang pourpre giclait sur ses lèvres.

« Fais-le, » cracha Paul en crachant du sang sur le marbre de la cheminée. « Tire, Dominic. Mais tu crois vraiment que je suis venu seul ? Tu crois que Marco et Frankie t’obéissent encore ? Toute l’organisation sait que tu as perdu la tête depuis un an. J’ai prévenu les capitaines de Brooklyn et du Queens. Si je ne sors pas de ce manoir dans dix minutes avec toi sous contrôle, ils entrent. Ils te liquident, toi et tes bâtardes de muettes, et je prends officiellement la tête de la Commission. »

À cet instant précis, trois coups discrets retentirent contre le panneau extérieur de la porte verrouillée.

Puis une voix familière, celle de Marco, s’éleva : « Don Paul ? Tout va bien là-dedans ? On a entendu un éclat de voix. »

Paul esquissa un rictus sanglant. « Tu es fini, Dominic. Tu as l’arme, mais je tiens les hommes. »

Je ne répondis rien. Je le fixai droit dans les yeux, puis, d’un mouvement d’une rapidité féroce, j’abattis la crosse de mon pistolet contre sa tempe. Paul s’effondra lourdement sur le tapis, assommé, une mare sombre s’étalant sous ses cheveux gris.

Je rangeai mon arme, contournai le bureau et ouvris le tiroir secret dissimulé sous les plinthes en acajou. J’en sortis un récepteur radio portable et branchai l’écouteur à mon oreille. Il était relié au circuit de caméras et de micros dissimulés dans chaque pièce du manoir — un système que j’avais fait installer en secret trois mois plus tôt, quand ma paranoïa commençait à me dicter que l’ennemi n’était pas à l’extérieur, mais sous mon propre toit.

J’activai le micro d’ambiance du vestibule.

« …il met trop de temps, » disait la voix de Marco à l’extérieur. « Si Dominic l’a grillé, on est morts. Prépare ton silencieux. Dès que la porte s’ouvre, on arrose. Pas de prisonniers, même les gosses si elles traînent dans le coin. Paul a dit qu’on nettoyait tout. »

« Compris, » répondit la voix de Frankie.

Mon cœur cessa de battre comme celui d’un homme pour adopter la cadence implacable d’un prédateur de guerre. Ils avaient prévu d’exécuter mes filles. Dans leur propre maison.

Je ne passai pas par la porte principale. La bibliothèque de 1926 possédait un passage étroit derrière les rayonnages d’histoire médiévale, conçu à l’époque de la Prohibition pour évacuer les caisses d’alcool de contrebande directement vers les caves et les corridors de service. J’actionnai le mécanisme caché dans la reliure d’un tome de Dante. Le pan de bois pivota sans un grincement.

Je m’y glissai, refermant le panneau derrière moi, laissant Paul inconscient sur le sol.

Je connaissais les entrailles de cette maison mieux que quiconque. Je traversai les coursives obscures en coup de vent, montant les volées de marches grinçantes jusqu’au premier étage, là où se trouvait la chambre forte.

Lorsque j’arrivai devant la porte blindée dissimulée derrière les boiseries du dressing, je frappai trois coups espacés.

Un instant de silence terrifiant suivit. Puis, le verrou lourd coulissa de l’intérieur.

Grace m’ouvrit. Elle tenait fermement le fusil à pompe de calibre douze, le canon pointé exactement à hauteur d’homme, le doigt sur la détente. En me voyant, elle baissa l’arme d’un millimètre, mais son regard resta perçant, scrutant le couloir derrière moi.