Soudain, un bruit de gravier crissa dans l’allée principale, brisant la chape de plomb qui pesait sur la pièce.

Le vrombissement feutré d’un moteur huit cylindres. Une Mercedes noire. Celle de Paul.

Mon regard croisa celui de Grace. « Emmène-les, » ordonnai-je. « À l’étage. Dans la chambre forte derrière mon dressing. Verrouille de l’intérieur. Si quelqu’un d’autre que moi frappe trois coups espacés, tu ne réponds pas. Tu prends le pompe calibre douze qui est fixé sous le bureau et tu tires à travers la cloison si la serrure cède. »

Elle acquiesça sans poser de questions, sans hystérie. Elle prit Nora dans ses bras, attrapa Olivia et Sophie par la main, et disparut par la porte dérobée menant aux escaliers de service.

Je restai seul au milieu des reliures anciennes. Mon cœur battait à un rythme régulier, glacial, le rythme mécanique qui prenait le contrôle de mes membres chaque fois que la mort s’invitait dans la pièce. Je marchai d’un pas délibéré vers la cuisine, récupérai mon Sig Sauer de neuf millimètres posé sur la chaise, vérifiai la culasse — une balle était chambrée —, puis je le glissai dans ma ceinture, dans le bas de mon dos, dissimulé par ma chemise.

Lorsque j’atteignis le vestibule, la porte d’entrée en chêne massif s’ouvrit.

Paul Costello entra, ôtant ses gants de cuir de cerf avec une nonchalance aristocratique. Il portait son pardessus en cachemire. Derrière lui se tenaient deux de mes soldats les plus fiables — ou du moins, ceux que je croyais tels : Marco et Frankie.

« Dominic ? » dit Paul, un pli soucieux sur son front ridé. « Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devais être au port de Newark jusqu’à dix-neuf heures. Sal m’a dit qu’il y avait eu un accroc avec les dockers. »

Je le regardai. Je regardai ses tempes grises, son nez aquilin, ses yeux d’un bleu délavé qui m’avaient si souvent regardé avec ce que je prenais pour de l’affection paternelle.

« L’accroc est réglé, Paul. Définitivement. » Ma voix était aussi plate que de l’eau stagnante. « Deux traîtres qui pensaient pouvoir siphonner la marchandise sous mon nez en accusant les frères Genovese. »

Paul esquissa une moue de regret théâtrale et s’avança pour me taper sur l’épaule. « Le monde pourrit de l’intérieur, mon garçon. On ne peut plus faire confiance à personne de nos jours. Les jeunes n’ont plus le sens de l’honneur. »

Sa main se posa sur mon épaule. Au bout de son poignet, la manchette glissa légèrement.

L’onyx noir. La dague d’or blanc.

La pierre sembla capter les reflets du lustre de cristal, étincelant avec une insolence obscène. Mon sang ne fit qu’un tour, mais pas un muscle de mon visage ne tressaillit. Pendant vingt ans, j’avais appris à sourire aux hommes quelques minutes avant de signer leur arrêt de mort.

« Viens dans le bureau, Paul, » dis-je d’une voix feutrée. « J’ai besoin de ton avis sur la répartition des zones de Brooklyn. Les choses bougent plus vite que prévu. »

Paul fit un signe de tête à Marco et Frankie pour qu’ils restent dans le vestibule. « Bien sûr. Tu as toujours été prompt à la riposte, Dominic, mais n’oublie pas : la vengeance est un plat qui se mange glacé. Si tu frappes trop vite, tu laisses des traces. »

« Tu as parfaitement raison, » répondis-je en ouvrant la porte de la bibliothèque. « Tu as toujours été le plus sage d’entre nous. »

Il entra le premier. Je refermai la porte en chêne derrière nous et tournai la clé dans la serrure d’un geste imperceptible. Le clic métallique étouffé par le bois lourd ne lui échappa pourtant pas. Paul s’arrêta au milieu de la pièce et se tourna lentement vers moi.

« Pourquoi tu verrouilles, Dominic ? »

Je m’approchai de la console en acajou où reposait une carafe de cristal remplie de bourbon. Je servis deux verres sans le quitter des yeux.

« Parce que ce que nous avons à nous dire ne regarde ni le syndicat, ni les familles, ni la police. »

Je lui tendis son verre. Il hésita une seconde, puis le prit. Nos doigts s’effleurèrent. Sa main ne tremblait pas. L’assurance d’un prédateur qui se croyait intouchable.

« Tu te souviens du baptême de Nora, Paul ? » demandai-je en désignant la photographie au-dessus de la cheminée.

Paul sourit avec nostalgie. « Comment pourrais-je l’oublier ? Une journée magnifique. Isabelle était plus éclatante que jamais. Quelle tragédie… Mon Dieu, si j’avais pu être là ce matin-là à Garden City, je me serais jeté devant cette rafale pour elle. Tu le sais, n’est-ce pas ? »

« Je le sais, » murmurai-je. « Mais tu étais là. »

Le silence retomba, épais, suffocant. Le liquide ambré dans le verre de Paul cessa de frémir.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » dit-il, son sourire se figeant en un masque de plâtre. « J’étais en réunion d’affaires à Manhattan. Tu as vérifié mes alibis toi-même. »

« Tes alibis étaient parfaits. Trop parfaits. Des sénateurs corrompus, des directeurs de banque, des hommes qui signeraient n’importe quoi pour que leurs dettes soient effacées. Mais il y a une chose que tu as négligée, vieil homme. Une seule. »

Je fis un pas vers lui. Mon ombre recouvrit son visage.

« Tu as ouvert la portière de la voiture d’Isabelle. Tu t’es penché pour t’assurer qu’elle était bien morte, parce que tu avais peur qu’elle survive et qu’elle te nomme. Et dans ton empressement à vérifier son pouls, ta manche a glissé. »

Ses pupilles se rétractèrent instantanément. Ses yeux quittèrent les miens pour se poser, avec un retard infime mais fatal, sur son propre poignet gauche.

« Dominic… tu délires. Le chagrin t’a rendu fou. Tu as passé quatorze mois à chercher un coupable, et maintenant tu t’en prends à ton propre père de substitution ? »

« Mes filles ont parlé, Paul. »