« Personne ne voudra la tuer ici non plus », répliqua Adrian d’une voix qui ne souffrait aucune contestation. « Tous ceux qui ont levé la main contre cette maison ont été éliminés ou bannis. Ce domaine est désormais l’endroit le plus sûr de cette ville. Et vous deux en faites partie. »

Il sortit une enveloppe épaisse de sa poche intérieure et la tendit vers elle.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Elena en reculant d’un pas.

« Le titre de propriété d’une maison située à Brookline, à vingt minutes d’ici », expliqua Adrian avec une simplicité déconcertante. « Trois chambres, un jardin clôturé, dans le meilleur quartier scolaire de la région. Vos affaires ont déjà été transférées là-bas ce matin. Vous aurez un compte bancaire approvisionné chaque mois pour subvenir à l’ensemble des besoins de Sophia jusqu’à la fin de ses études universitaires. »

Elena le regarda, bouche bée, incapable d’assimiler ce qu’elle venait d’entendre. « Je… je ne peux pas accepter ça. C’est de l’argent de… »

« C’est mon argent personnel », coupa Adrian avec autorité. « Issu de mes sociétés de transport maritime légitimes. Pas un centime ne provient d’une activité illicite. Considérez cela non pas comme une aumône, mais comme le paiement d’une dette d’honneur. Sans votre fille, je serais dans un cercueil de chêne à l’heure qu’il est, et ce domaine serait entre les mains de sauvages qui auraient massacré la moitié de mon personnel. Ma vie vaut bien une maison à Brookline, madame Castillo. »

Il marqua une pause, son regard descendant vers la petite fille qui s’était déjà accroupie auprès de Titan pour lui gratter le ventre.

« Et il y a une condition », ajouta-t-il d’un ton plus bas.

Elena sentit son estomac se nouer à nouveau. « Quelle condition ? »

« Vous ne ferez plus jamais le ménage ici. Mais vous conserverez votre poste de coordinatrice des résidences du domaine, si vous le souhaitez. Avec des horaires libres. Et deux fois par semaine… vous amènerez Sophia ici après l’école. »

Il désigna le grand chien noir qui s’était couché sur le dos dans l’herbe, offrant sa gorge aux caresses maladroites de la fillette.

« Titan a passé trois ans à ne faire confiance à personne d’autre qu’à moi », murmura Adrian, une émotion pudique voilant un court instant son regard sévère. « Il a besoin de savoir qu’il y a d’autres êtres au monde pour qui veiller. Et pour être tout à fait honnête avec vous… son maître aussi. »

Elena regarda sa fille. Sophia riait aux éclats tandis que la langue râpeuse de Titan lui léchait le menton, son ours beige abandonné dans l’herbe verte. C’était un rire pur, cristallin, vibrant de vie et d’innocence au milieu d’un monde d’ombres et de fer.

Elle comprit alors que la sécurité n’était pas une question de lieu géographique, mais de remparts que l’on choisissait d’ériger autour de ceux qu’on aime. Dans cette cour, protégée par le respect d’un roi déchu et la fidélité sans faille d’une bête indomptable, Sophia ne serait jamais une victime.

Elena laissa lentement retomber sa valise sur les graviers de l’allée.

« Sophia ne supporte pas les trajets trop longs en voiture le matin », dit-elle dans un souffle, un timide sourire esquissant enfin ses lèvres. « Il faudra que vous fassiez réparer le portail ouest pour que le bus scolaire puisse faire demi-tour facilement. »

Adrian Moretti la regarda, et pour la seconde fois de cette longue épreuve, son visage austère s’éclaira d’une lueur chaleureuse, presque humaine.

« Ce sera fait avant midi, Elena. »

Le Cane Corso poussa un grognement satisfait, posant sa lourde patte griffue sur les genoux de Sophia. Le vent d’automne fit tourbillonner une poignée de feuilles dorées autour d’eux, scellant un pacte silencieux que ni le sang, ni les armes, ni la peur ne pourraient jamais briser.