Titan poussa un gémissement aigu, presque puéril, indigne d’un molosse de son envergure. L’animal avança lentement, le corps ondulant dans une soumission absolue, et vint poser sa tête massive contre la cuisse d’Adrian.

L’homme d’affaires baissa son arme. Sa main gauche, encore tremblante des séquelles du poison, s’enfonça dans la fourrure drue du cou de son chien. Il ferma les yeux un court instant, laissant échapper un souffle rauque, puis passa ses doigts sur les cicatrices de l’animal.

« Bon chien », murmura Adrian d’une voix brisée par la toxine. « Tu as tenu la maison. »

Puis il releva les yeux vers Elena, qui se tenait toujours debout devant le lit, le chandelier de bronze brandi dans un réflexe dérisoire, protégeant Sophia de son propre corps.

L’expression d’Adrian s’adoucit d’une infime nuance, presque imperceptible si Elena n’avait pas appris à observer chacun de ses gestes depuis des mois.

« Posez ça, Elena », dit-il doucement. « C’est terminé. Personne ne vous touchera. »

Elle lâcha le chandelier qui heurta le tapis dans un bruit mat. Ses jambes ne la portèrent plus ; elle s’effondra à genoux, les mains sur le visage, secouée d’un sanglot violent qu’elle ne pouvait plus contenir après des heures de terreur pure.

Sophia glissa du lit. Avec cette candeur innocente qui ne connaissait aucune convenance, elle s’approcha de cet homme immense et terrifiant dont tout le monde chuchotait le nom avec effroi. Elle s’arrêta à un mètre de lui, serrant toujours sa peluche.

« Tu as mal dormi ? » demanda-t-elle avec sérieux. « Tu as l’air très fatigué. »

Dante eut un sursaut inquiet, mais Adrian leva une main pour lui intimer l’ordre de ne pas intervenir. Le parrain de Boston s’agenouilla lentement, grimaçant sous l’effort que ses muscles meurtris par le poison devaient fournir pour soutenir son poids. Il se mit à la hauteur de la petite fille.

Pour la première fois de sa vie, Elena vit l’ombre d’un véritable sourire fendre les traits émaciés d’Adrian Moretti.

« J’ai fait un très mauvais rêve, petite », répondit-il d’une voix grave. « Mais ton ami m’a réveillé à temps. Et toi, tu as pris soin de lui pendant mon absence. »

« Il avait peur », expliqua Sophia en désignant Titan qui s’était assis entre eux deux, le museau fièrement dressé. « Les grands chiens ont peur aussi quand ils sont tout seuls. »

Adrian posa une main délicate sur l’épaule de Sophia, un geste d’une infinie retenue, comme s’il craignait de briser la seule chose pure qui ait jamais franchi les portes de son empire d’ombres.

« C’est vrai », acquiesça-t-il doucement. « Même les monstres ont peur d’être seuls. »

Il se redressa péniblement, s’appuyant un instant sur le chambranle de la porte. L’ombre de l’impitoyable chef de clan reprit instantanément possession de son visage.

« Dante. Où est Marco ? »

Le chef de la sécurité s’avança, le visage durci. « Nous l’avons coincé dans la cave à vin sous l’aile est alors qu’il tentait d’ouvrir le coffre-fort de transit. Deux de ses associés de New York l’attendaient au bout du parc. Mes gars les ont neutralisés. Marco est désarmé, sous bonne garde. »

Adrian hocha la tête. « Amenez-le dans la cour d’honneur. Devant les marches. Tout le personnel restant et chaque homme sous mon commandement doivent être présents. Maintenant. »

Chapitre 6 : Le prix de la loyauté

L’orage s’était calmé, laissant place à une pluie fine et glaciale qui lavait les dalles de granite de la grande cour intérieure du domaine. Les projecteurs de sécurité inondaient l’espace d’une lumière blanche, crue, impardonnable.

Tous les employés de la maison étaient rassemblés sur le perron, sous l’auvent de pierre : les cuisiniers aux tabliers immaculés, les jardiniers silencieux, Mme Bellini enveloppée dans un grand châle noir, et Elena, qui tenait fermement la main de Sophia en retrait. Autour de la cour, une quinzaine d’hommes de main armés de fusils automatiques formaient un cercle hermétique, le regard fixé sur le centre de l’esplanade.

Marco Moretti était à genoux sur les pavés mouillés.

Son costume sur mesure était déchiré, maculé de boue et de suie. Une estafilade sanglante lui barrait la joue gauche, vestige de son interpellation musclée par les hommes de Dante. Il ne criait pas, mais son regard fuyant trahissait une terreur abjecte, animale, celle d’un prédateur soudainement transformé en proie.

Adrian descendit lentement les marches de pierre, vêtu d’un long manteau de laine noire qui flottait légèrement au gré du vent glacial. Titan marchait à sa droite, au pas, sans laisse, son pas régulier résonnant comme un compte à rebours sur le granite humide.

Le silence n’était troublé que par le crépitement de la pluie sur les carrosseries des berlines noires stationnées autour de la fontaine.

Adrian s’arrêta à deux mètres de son frère cadet. Il ne sortit aucune arme. Il garda simplement les mains enfoncées dans les poches de son manteau, dominant la silhouette brisée de son sang de toute sa stature.

« Pourquoi l’eau, Marco ? » demanda Adrian, le ton si calme, si posé qu’il en devenait insoutenable. « Pourquoi pas une balle dans mon sommeil ? Pourquoi pas une embuscade sur la route de Fall River ? Tu as toujours manqué de courage pour me regarder dans les yeux quand tu me volais mes parts, mais je ne te croyais pas lâche au point d’utiliser le poison des femmes de cour du dix-septième siècle. »

Marco releva la tête, un mélange de haine et de désespoir tordant ses traits fins.

« Tu nous enterrais tous, Adrian ! » cracha-t-il, la voix tremblante mais venimeuse. « Avec tes principes ridicules, tes refus de t’allier avec New York, ton obsession pour la discrétion ! Le monde a changé ! Il n’y a plus de place pour les chefs honorables qui refusent de faire couler le sang nécessaire ! Tu devenais vieux, faible… Tu passais plus de temps à parler à ce chien maudit qu’à tes propres capitaines ! »