À la mention de son nom, Titan poussa un grondement bref, sec, qui fit sursauter Marco sur ses genoux.
Adrian soupira. C’était un soupir lourd, teinté d’une tristesse infinie, celle d’un homme qui constatait une fois de plus la faillite irrémédiable de sa propre famille.
« Tu n’as jamais rien compris à ce que notre père a bâti », répondit Adrian en secouant lentement la tête. « La discrétion n’est pas de la faiblesse. C’est le bouclier qui permet à nos enfants de ne pas grandir dans la boue. Et ce chien a plus d’honneur et de loyauté dans une seule de ses griffes que tu n’en auras jamais dans toute ton existence pourrie d’ambition creuse. »
Marco regarda autour de lui, cherchant un regard complice, une lueur d’hésitation parmi les hommes armés qui l’entouraient. Mais il ne trouva que des visages de marbre. Tous avaient vu le maître survivre à l’impossible. Dans leur code, la survie d’Adrian était un décret divin.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? » bégaya Marco, la panique prenant enfin le dessus sur son arrogance. « Je suis ton frère, Adrian. Le même sang coule dans nos veines ! Maman t’avait fait jurer sur son lit de mort de toujours me protéger ! Tu ne peux pas me tuer ! »
Adrian s’approcha d’un pas supplémentaire. Il se pencha vers lui, plongeant ses yeux noirs dans ceux de son cadet.
« Tu as cessé d’être mon frère à la seconde exacte où tu as versé cette saleté dans mon verre. Tu n’es plus qu’un traître qui a mis en danger chaque âme vivant sous ce toit. »
Il se redressa et se tourna vers Dante.
« Fais venir une voiture banalisée. Conduis-le au hangar maritime de New Bedford. Qu’il monte dans le premier cargo en partance pour l’Afrique de l’Ouest sous une fausse identité. S’il pose un jour à nouveau le pied sur le sol américain, ou s’il s’approche à moins de cent kilomètres d’un membre de cette maison… abats-le comme un chien enragé sur le bord du trottoir. »
Marco écarquilla les yeux, stupéfait d’avoir la vie sauve, mais comprenant dans le même souffle qu’il venait d’être effacé du monde des vivants. Il n’était plus rien. Sans nom, sans argent, sans empire. Un fantôme condamné à l’exil perpétuel.
« Emmenez-le », ordonna Dante d’un geste sec.
Deux hommes empoignèrent Marco par les aisselles et le traînèrent vers l’une des berlines noires, dont les portières claquèrent avec la finalité d’un cercueil de métal. La voiture démarra dans un crissement de pneus et franchit les lourdes grilles de fer forgé qui se refermèrent dans un fracas métallique.
Chapitre 7 : Une nouvelle aube
Le lendemain matin, un soleil timide perça enfin les nuages d’octobre, faisant étinceler les feuilles d’or et de pourpre qui tapissaient les allées du domaine. L’odeur de la pluie fraîche et de la terre mouillée avait balayé les relents de poudre et de brûlé de la nuit.
Dans la grande cuisine, Mme Bellini préparait un bouillon de volaille dans un silence studieux, bien que ses yeux trahissent un soulagement immense. La vie reprenait son cours, avec cette étrange capacité d’adaptation propre à ceux qui côtoient le danger depuis toujours.
Elena avait terminé de boucler sa modeste valise dans la chambre du personnel. Elle avait revêtu son manteau d’hiver beige, celui aux manches un peu râpées, et tenait le sac d’école de Sophia d’une main. Sa décision était prise. Elle ne pouvait pas rester. Ce monde était trop violent, trop imprévisible. Elle avait frôlé l’abîme d’un cheveu la nuit dernière, et elle refusait de faire courir un tel risque à sa fille une seconde de plus.
« Maman, on ne dit pas au revoir à Titan ? » demanda la petite fille en enfilant son bonnet de laine.
« On lui a dit au revoir tout à l’heure dans le hall, mon cœur. Viens, le taxi nous attend au bout de l’allée des glycines. »
Lorsqu’elle poussa la porte de service qui donnait sur les jardins, elle s’arrêta net.
Adrian Moretti était là, assis sur le banc de pierre taillée qui faisait face à la roseraie. Il portait un pull à col roulé sombre sous une veste de tweed, dissimulant les pansements de ses blessures. À ses pieds, Titan était allongé dans l’herbe humide, mâchonnant paresseusement une branche de pin.
En les entendant approcher, le chien releva la tête et remua doucement la queue.
Elena serra la poignée de sa valise, la gorge serrée. « Monsieur Moretti. »
Adrian se leva avec une lenteur calculée, ses mouvements encore un peu raides mais sa prestance intacte. Il désigna la valise du regard.
« Vous partez. » Ce n’était pas une question, juste un constat calme.
« Je dois partir, monsieur », répondit Elena avec fermeté, soutenant son regard sans faillir. « Je vous suis infiniment reconnaissante pour ce que vous avez fait la nuit dernière. Vous nous avez sauvé la vie. Mais… ma fille a cinq ans. Je ne peux pas l’élever dans une forteresse où l’on tire des coups de feu dans les couloirs et où l’on verse du poison dans l’eau. Je veux une vie normale pour elle. Une vie simple. »
Adrian s’approcha lentement, les mains dans les poches. Il s’arrêta à une distance respectueuse.
« Une vie normale avec deux mille dollars d’économies et un emploi de serveuse à temps partiel dans un motel de banlieue ? » demanda-t-il doucement, sans condescendance aucune. « Vous pensez que le monde extérieur est plus sûr pour une femme seule avec un enfant, Elena ? Les prédateurs de la rue ne portent pas de complets italiens, mais ils sont bien plus cruels, parce qu’ils n’ont aucun code pour limiter leur appétit. »
Elena baissa les yeux, sentant les larmes de fatigue lui monter à nouveau aux paupières. « C’est peut-être vrai. Mais là-bas, personne ne voudra la tuer pour ce qu’elle a vu. »