Dante s’assit lourdement sur un fauteuil en face d’elle. La fatigue creusait de profondes rigoles sous ses yeux gris. Pour la première fois depuis qu’elle travaillait ici, Elena constata que cet homme, que tout le monde croyait invincible, portait le poids écrasant de plusieurs vies sur ses épaules.
« Écoutez-moi très attentivement, Elena », murmura Dante, penchant son buste en avant. « Si vous mettez un pied hors de cette enceinte, vous êtes mortes. Pas demain. Pas la semaine prochaine. D’ici deux heures. Vous pensez que Marco ne dispose que de quelques gardes au manoir ? Il a des contacts dans la police d’État, des informateurs aux gares, et des hommes à chaque péage de l’I-90. Adrian maintenait ces hyènes en laisse grâce à la peur et à l’argent. Mais si l’argent hésite et que la peur change de camp, les hyènes dévorent tout ce qui se trouve sur leur passage pour prouver leur allégeance au nouveau maître. »
« Mais nous n’avons rien fait ! » s’écria Elena dans un souffle réprimé. « Sophia n’a que cinq ans ! Elle a simplement dit… »
« Sophia a identifié le tueur devant cinq témoins armés et un médecin assermenté », coupa Dante avec une franchise brutale mais dénuée de méchanceté. « Elle a dit tout haut ce que tout le monde soupçonnait sans oser le regarder en face. Titan n’a jamais grogné contre Marco sans raison. Le poison utilisé n’était pas un produit ordinaire. Reynolds vient de m’appeler depuis la clinique sur une ligne cryptée. »
Le cœur d’Elena fit un bond douloureux dans sa poitrine. « Adrian est… ? »
« Il respire encore. À peine. C’est un neurotoxique dérivé de toxines de synthèse. Ça paralyse le système nerveux central en quelques minutes en mimant un arrêt cardiovasculaire massif. Une mort propre, sans odeur, sans goût dans l’eau. Seul un labo spécialisé peut fournir ça. Marco est en pourparlers depuis six mois avec une faction dissidente de New York pour récupérer le contrôle des quais de Boston. Adrian refusait de tremper dans le trafic de fentanyl et les armes non traçables. Marco, lui, ne voulait que le trône, peu importe le sang sur les billets. »
Dante sortit son téléphone satellite qui vibrait avec insistance contre sa cuisse. Il consulta l’écran, serra les mâchoires, puis rangea l’appareil sans répondre.
« Reynolds a réussi à le stabiliser temporairement grâce à une dose massive d’antidote expérimental qu’il gardait sous clé. Mais Adrian est plongé dans un coma profond. Les prochaines douze heures détermineront si son cerveau a été irrémédiablement détruit par le manque d’oxygène ou s’il pourra émerger. D’ici là, Marco est en train de rassembler ses soutiens dans l’aile est. Il prétend que le patron a été victime d’un attentat orchestré par un cartel rival et il réclame l’ouverture des coffres pour payer des représailles. »
« Et vous ? » demanda Elena, observant la lueur sombre dans les yeux du garde du corps.
« Moi, je tiens le système de sécurité central et les armes lourdes. Mes huit gars les plus fidèles ont verrouillé le rez-de-chaussée et l’accès à la clinique. Mais nous sommes en infériorité numérique si la branche de Providence débarque ce soir pour soutenir Marco. Votre seule chance de salut, et la mienne, c’est que le patron se réveille. Ou que nous tenions jusqu’à l’aube. »
Sophia, qui écoutait sans avoir l’air d’y toucher, tendit son sablé vers Titan. Le chien ouvrit délicatement la gueule et prit le biscuit du bout des dents avec une douceur surprenante, sans que ses crocs n’effleurent la peau de la fillette.
« Il a faim, lui aussi », dit Sophia doucement.
Dante contempla la scène avec une expression où se mêlaient la stupéfaction et une forme étrange de respect. « En trois ans, je n’ai jamais pu approcher ce chien à moins de deux mètres sans avoir la main sur mon holster. Il a été dressé par Adrian lui-même dans les collines de Calabre. C’est une machine de guerre conçue pour tuer quiconque lève la main sur son maître. Et aujourd’hui, il obéit à une gamine qui mesure moins d’un mètre vingt. »
« Elle a toujours eu ce don avec les animaux », souffla Elena en caressant les cheveux de sa fille. « Même les chiens errants du quartier s’arrêtaient pour marcher à côté de sa poussette. Je croyais que c’était une bénédiction. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est notre arrêt de mort. »
« Non », répondit Dante en se levant, son regard ancré dans celui de la jeune femme. « Aujourd’hui, Elena, c’est peut-être la seule chose qui vous gardera toutes les deux en vie. »
Chapitre 4 : La nuit des masques tombés
La nuit tomba sur le manoir Moretti comme un suaire de plomb. Dehors, un orage d’automne balayait les chênes centenaires du domaine, projetant de grandes ombres tourmentées contre les tentures tirées du bureau sécurisé. Le vent hurlait le long des gouttières de cuivre, couvrant les bruits sourds qui montaient parfois des couloirs inférieurs.
Sophia s’était finalement endormie, épuisée par la tension et l’incompréhension des événements. Elle reposait au centre du vaste lit d’Adrian, son ours usé serré contre sa poitrine, son souffle régulier et paisible tranchant douloureusement avec l’angoisse qui étouffait sa mère. Titan refusait de monter sur le matelas ; il était resté couché à même le plancher, collé au flanc du lit, la tête levée vers la porte, chaque muscle de son corps massif prêt à détendre le ressort mortel de sa mâchoire.
Elena arpentait la pièce, les bras croisés, se frottant les épaules pour chasser un froid qui n’avait rien de thermique. Elle regardait les portraits à l’huile accrochés aux murs. Des ancêtres au regard dur, des hommes vêtus de complets sombres du début du siècle dernier, posant fièrement devant des usines textiles ou des navires marchands. Tous avaient ce même pli d’amertume au coin des lèvres, cette même absence de pitié qu’elle avait crue exclusive aux légendes urbaines.