« Qu’est-ce que ça veut dire ? » s’emporta le cadet, la voix étranglée par une fureur contenue.
« Ça veut dire que jusqu’à ce que le patron ouvre les yeux et nous dise ce qui s’est passé, personne ne quitte ce manoir. Et personne n’entre dans ce bureau. Vous y compris. »
Marco soutint le regard d’acier de Dante pendant de longues secondes. Un sourire venimeux étira lentement ses lèvres.
« Tu viens de commettre une très grave erreur, Russo. Si mon frère ne se réveille pas… tu seras le premier sur ma liste. »
Il tourna les talons, ses pas lourds s’éloignant vers l’aile est.
Elena laissa échapper un sanglot étouffé, retombant assise sur le parquet. Elle attira Sophia contre elle, enfouissant son visage dans les boucles brunes de sa fille. Tout son corps tremblait d’une terreur rétrospective. Elles avaient été témoins de quelque chose qui n’aurait jamais dû exister à leurs yeux. Dans ce monde-là, savoir signifiait mourir.
Titan s’assit lourdement à côté d’elles. Sa tête massive vint se poser sans ménagement sur les genoux d’Elena, cherchant le contact, protecteur et épuisé.
Dante se retourna vers elles. Son visage d’ordinaire impassible laissait paraître une ombre d’inquiétude sincère.
« Elena. »
Elle leva les yeux, la voix brisée : « On n’a rien vu, Dante. Je vous en supplie… laissez-moi juste ramener Sophia chez nous. On oubliera tout. Je démissionne aujourd’hui. »
Dante secoua lentement la tête.
« Tu ne comprends pas. Marco sait que ta fille a vu quelque chose. Il sait que ce chien l’a désigné. Dans son esprit, vous êtes déjà des menaces. Si tu sors par cette grille maintenant, je ne donne pas deux heures à vous deux avant qu’un de ses hommes ne maquille votre disparition en accident. »
Elena sentit son sang se glacer à nouveau. « Alors… qu’est-ce qu’on doit faire ? »
Dante posa un regard pensif sur Titan, qui refusait catégoriquement de s’éloigner de la petite fille.
« Vous restez ici. Dans la suite sécurisée d’Adrian. Titan veillera sur vous, et mes gars les plus sûrs garderont la porte. » Il marqua une pause, la voix plus basse : « Et vous priez pour qu’Adrian Moretti survive à cette nuit. Parce que s’il meurt… plus personne ne pourra nous protéger de ce qui arrive. »
Souhaitez-vous que nous passions au Chapitre 3 pour découvrir ce qui se passe à la clinique privée et comment s’organise la survie d’Elena et Sophia au manoir ?
Chapitre 3 : La forteresse silencieuse
La suite privée d’Adrian Moretti était un sanctuaire de chêne sombre, de velours lourd et de vitres blindées conçues pour résister à des tirs de fusil d’assaut. On n’y accédait que par un sas renforcé d’une porte en acier dissimulée derrière une bibliothèque pivotante. Jamais, au cours des huit mois passés à frotter les parquets et dépoussiérer les moulures du domaine, Elena n’avait été autorisée à y poser le pied. C’était le cœur névralgique de la bête, l’endroit secret où l’homme d’affaires le plus redouté de la côte est se retirait pour compter ses gains, mesurer ses risques ou panser ses plaies loin des regards.
Elena s’assit au bord d’un canapé de cuir fauve qui sentait le tabac blond, le feu de bois et une eau de Cologne ambrée. Ses genoux tremblaient d’une secousse rythmique et sourde qu’elle n’arrivait pas à enrayer. Elle serrait Sophia contre son flanc avec une férocité désespérée. La petite fille, elle, ne pleurait pas. Elle avait posé son ours en peluche sur le tissu capitonné et caressait distraitement la commissure des babines de Titan. Le Cane Corso s’était couché tout de son long sur le tapis d’Aubusson, le museau écrasé sur les petites baskets roses de l’enfant, refusant de s’écarter de plus de dix centimètres. Chaque fois qu’Elena tentait d’ajuster sa position, les yeux ambrés du molosse s’ouvraient lentement, vifs, évaluant le périmètre avant de se refermer dans un soupir d’acier.
« Tu as froid, maman ? » demanda Sophia à voix basse.
« Non, mon ange. Tout va bien. » Le mensonge sonnait creux, râpeux dans sa gorge sèche.
« Le monsieur méchant ne viendra pas ici », reprit la petite en hochant la tête avec cette certitude absolue des enfants qui ignorent encore la portée exacte de la mort. « Titan ne le laissera pas passer. Il a dit non. »
« Il a grogné, Sophia. Il ne parle pas. »
« C’est pareil », décréta l’enfant en glissant ses doigts sous l’épais collier de cuir. « Quand on est fâché sans les mots, c’est encore plus vrai. »
La porte du sas s’ouvrit avec un déclic hydraulique étouffé. Titan bondit sur ses quatre pattes en un éclair, le dos bombé, un souffle grondant montant des profondeurs de son poitrail. Mais lorsqu’il reconnut la silhouette massive de Dante Russo, le chien retint son élan, se contentant d’une posture méfiante.
Dante entra, referma derrière lui et tourna le loquet électronique. Il portait toujours sa chemise tachée d’une goutte de sang au col, sa veste entrouverte révélant le holster en cuir noir moulé à la forme de son Glock 19. Dans ses mains calleuses, il tenait un plateau de bois sur lequel reposaient deux tasses fumantes de chocolat chaud, une assiette de biscuits sablés et une bouteille scellée d’eau minérale avec un grand verre propre.
« Mangez quelque chose », dit le chef de la sécurité d’une voix rauque en posant le plateau sur la table basse. « La journée va être longue, et vous ne pourrez rien avaler de ce qui vient de la cuisine centrale tant que je n’aurai pas personnellement vérifié les stocks. »
Elena le dévisagea, la panique affleurant sous sa peau diaphane. « Dante, vous devez nous faire sortir d’ici. Par les jardins de derrière, par le portail de service… n’importe où. Prenez votre voiture. Déposez-nous à la gare routière de South Station. J’ai deux mille dollars sur mon compte d’épargne. Nous prendrons le premier car pour Chicago, ou pour le Texas. Personne ne nous reverra jamais. »