Le grondement de Titan n’avait plus rien à voir avec l’hésitation craintive de tout à l’heure. C’était une vibration sourde, caverneuse, un avertissement de mort dirigé avec une précision chirurgicale vers l’homme sur le seuil. Les poils de son échine étaient dressés en une crête rigide, et ses griffes crissaient sur le bois ciré au fur et à mesure que ses muscles se bandaient.
Marco Moretti ne bougea pas d’un millimètre.
Vêtu d’un costume sur mesure d’un gris impeccable, les mains enfoncées avec une fausse nonchalance dans les poches, il balaya la pièce du regard. Ses yeux s’arrêtèrent d’abord sur Adrian, étendu sans réaction sous les mains expertes du médecin, puis sur Dante, avant de descendre vers la silhouette menue de Sophia et la main d’enfant posée sur le cuir du molosse.
« Qu’est-ce que cette gamine et ce clébard fabriquent ici ? » lâcha Marco, la voix trop posée pour la scène qui se jouait. « Dante, fais abattre cette bête avant qu’elle ne morde quelqu’un et dégage ces intrus. Mon frère a besoin de soins, pas d’un numéro de cirque. »
Dante ne fit pas un geste vers son arme. Il s’interposa subtilement entre Marco et le reste de la pièce.
« Le chien est la seule raison pour laquelle le docteur peut approcher Adrian, Marco », répondit le chef de la sécurité, le ton glacial. « Et pour l’instant, personne ne bouge. »
« Tu me donnes des ordres, Russo ? » répliqua Marco en haussant un sourcil, ses traits fins se durcissant. « Dans le cas où tu l’aurais oublié, si Adrian est indisposé, la chaîne de commandement passe par moi. »
« Vous n’êtes pas le patron tant qu’Adrian respire », coupa Reynolds d’une voix sèche, sans lever les yeux de son patient.
Le médecin venait d’enfoncer une aiguille directement à travers la chemise d’Adrian, injectant un liquide transparent avec une précision méthodique. Les paupières du parrain tressaillirent imperceptiblement, mais aucun son ne franchit ses lèvres cyanosées.
« Son rythme cardiaque chute », reprit Reynolds, plus bas cette fois, s’adressant uniquement à Dante. « Atropine injectée. Mais il me faut le matériel de réanimation complet immédiatement. Faites avancer le brancard de l’ambulance, maintenant ! »
« Matteo, Lucas, avec moi », ordonna aussitôt Dante. Deux des gardes s’élancèrent dans l’escalier à grands pas précipités.
Elena profita de ce bref mouvement pour franchir la porte d’un pas rapide et feutré. Son cœur battait si fort qu’elle l’entendait résonner dans ses tempes. Elle s’agenouilla derrière sa fille, entourant les petites épaules de Sophia de ses bras protecteurs.
« Viens, Sophia », murmura Elena en tremblant. « On recule. Tout doucement. »
Mais Sophia secoua la tête, têtue. Ses petits doigts restaient fermement agrippés au lourd collier clouté de Titan.
« Si je le lâche, il va lui sauter dessus », chuchota la fillette avec une gravité désarmante pour son âge. « Il a senti le mauvais truc. Sur ses mains. »
Elena releva brusquement la tête vers Marco.
Le frère cadet venait de faire un demi-pas en avant, visiblement contrarié. Mais en entendant les mots de la petite, son regard s’ancra dans celui d’Elena. C’était un regard vide, dépourvu de la moindre compassion, calculateur et dangereux.
« Une femme de ménage et sa bâtarde », cracha Marco à mi-voix, un rictus méprisant au coin des lèvres. « Vous écoutez les divagations d’une gosse apeurée ? Dante, je te le répète une dernière fois : fais place nette. Je prends les choses en main. »
« Vous ne touchez à rien », intervint la voix rauque de Mme Bellini depuis le seuil.
La vieille gouvernante, d’ordinaire si réservée, s’était redressée de toute sa hauteur. Ses yeux noirs fixaient la table d’appoint près de la porte du bureau.
« C’est vous qui êtes monté ici il y a vingt minutes, monsieur Marco », dit-elle avec une lenteur calculée. « Je vous ai croisé au bas de l’office avec une carafe. Vous m’avez dit qu’Adrian vous avait demandé de l’eau fraîche. »
Un silence de plomb s’abattit sur la pièce. Seul le souffle rauque d’Adrian, luttant pour aspirer l’air, brisait la tension étouffante.
Marco esquissa un rire sans joie. « Tu perds la tête, Maria. Je viens tout juste d’arriver de la propriété nord. Mes chauffeurs peuvent en témoigner. »
« Les caméras du couloir le confirmeront bien assez vite », répliqua froidement Dante, qui revenait dans la pièce, suivi de deux ambulanciers privés poussant un brancard pliable.
À ces mots, la mâchoire de Marco se serra d’un coup sec.
Les brancardiers hésitèrent sur le seuil, pétrifiés par la masse musculaire de Titan qui leur barrait le passage. Le molosse émit un avertissement guttural, les babines frémissantes.
« Sophia… » supplia Elena, sentant le danger grimper d’un cran à chaque seconde. « S’il te plaît. Fais-le reculer. Ils doivent emmener monsieur Moretti. »
La petite fille leva les yeux vers le chien géant. Elle posa sa joue contre son flanc massif, sans la moindre trace d’hésitation.
« Viens, Titan. On les laisse passer. Allez, viens avec moi. »
Le Cane Corso la regarda, les yeux plissés, puis poussa un long soupir qui fit trembler ses flancs. Pas à pas, au rythme lent de l’enfant, il recula vers le fond de la pièce, près de la grande bibliothèque, laissant l’espace entièrement dégagé autour du corps inerte d’Adrian.
« Incroyable… » murmura l’un des secouristes en s’agenouillant à la hâte.
En quelques secondes, Adrian fut hissé sur le brancard, relié à un moniteur portable dont les bips affolés résonnaient contre les boiseries. Reynolds maintenait un masque à oxygène sur son visage cireux.
« On l’emmène à la clinique privée. Personne d’autre que mon équipe ne monte dans ce véhicule », lâcha Reynolds en fusillant Marco du regard.
Tandis que le cortège médical s’engageait à vive allure dans le couloir, Marco fit un geste pour les suivre, mais Dante planta son mètre quatre-vingt-dix en plein travers du passage.
« Pas vous, Marco. »