CHAPITRE 1 — LES MOTS QUE JE N’AURAIS JAMAIS DÛ ENTENDRE

Nadine tenait son téléphone entre ses deux mains.

Autour de nous, les quatre-vingts invités étaient toujours figés. Certains regardaient Aubrey, assise par terre, sa robe bleue couverte de crème et de vin rouge. D’autres observaient mon fils Ignatius, qui semblait avoir perdu toute capacité à comprendre ce qui venait de se produire.

Quant à moi, je ne regardais plus personne.

Je fixais l’écran de Nadine.

— Tu es certaine de vouloir me montrer ça maintenant ? demandai-je.

Elle acquiesça.

— Verdell, je pense que tu dois le voir. Et surtout, tu dois entendre chaque mot.

Elle augmenta le volume.

La vidéo commença par quelques secondes d’images tremblantes. On y voyait Aubrey debout près de mon Impala. Elle regardait autour d’elle, vérifiant manifestement que personne ne prêtait attention à elle.

Puis une voix masculine se fit entendre.

C’était Ignatius.

— Aubrey, je t’ai déjà dit que ce n’était pas une bonne idée. Maman ne vendra jamais cette voiture.

Aubrey éclata d’un petit rire méprisant.

— Ta mère n’aura bientôt plus son mot à dire.

Je sentis mon ventre se contracter.

Ignatius répondit :

— Tu ne peux pas continuer comme ça. Elle a travaillé toute sa vie pour avoir cette maison et cette voiture. Laisse-la tranquille.

— Et toi, tu comptes attendre combien de temps ? demanda Aubrey. Jusqu’à ce qu’elle meure naturellement ?

Un silence suivit.

Puis elle ajouta quelque chose qui me glaça le sang.

— Cette vieille femme possède une propriété qui vaut une fortune. Elle a de l’argent immobilisé partout, et toi, tu continues à te comporter comme un petit garçon qui attend la permission de sa mère.

Je regardai mon fils.

Il avait baissé les yeux.

Sur la vidéo, Aubrey poursuivait :

— Nous avons besoin de cet argent maintenant. Les créanciers ne vont pas attendre éternellement. Si elle refuse de signer les documents, il faudra trouver une autre manière de lui faire comprendre qu’elle doit céder.

Ignatius murmura :

— Je ne veux pas lui faire de mal.

— Je n’ai jamais dit qu’il fallait lui faire du mal. Mais elle doit comprendre qu’elle ne peut pas vivre éternellement dans le passé.

Aubrey se rapprocha alors de la voiture.

Elle posa sa main sur le capot et ajouta, avec une froideur qui me fit frissonner :

— Et puis, regarde cette chose. Elle est obsédée par cette voiture parce que c’est le dernier souvenir de son mari. Si je la détruis, peut-être qu’elle acceptera enfin de se débarrasser de tout ce qui la retient ici.

La vidéo continua.

Ignatius fit un pas vers elle.

— Tu es complètement folle. Arrête.

Aubrey se retourna.

— Écoute-moi bien. Si elle ne signe pas, nous perdrons tout. Et si nous perdons tout, tu pourras expliquer à ton fils pourquoi son père n’a même pas été capable de protéger sa propre famille.

Puis elle se pencha vers la caméra, sans savoir qu’elle était filmée.

— Ce soir, je vais lui donner une raison de se sentir vulnérable. Après ça, elle fera peut-être enfin ce qu’on lui demande.

La vidéo s’arrêta.

Pendant quelques secondes, personne ne prononça un mot.

J’entendais seulement le bruit lointain d’une voiture dans la rue et le léger bourdonnement des lumières installées au-dessus de nos têtes.

Je tournai lentement la tête vers mon fils.

— Ignatius ?

Il ne répondit pas.

— Depuis combien de temps sais-tu cela ?

Il passa une main sur son visage.

— Maman, je peux expliquer.

Je secouai la tête.

— Je ne t’ai pas demandé si tu pouvais expliquer. Je t’ai demandé depuis combien de temps tu savais que ta femme voulait me faire peur pour obtenir mon argent.

Il ouvrit la bouche, puis la referma.

Aubrey se releva brusquement.

— C’est ridicule ! Cette vidéo est sortie de son contexte !

Nadine recula légèrement.

— J’ai enregistré toute la conversation, Aubrey. Il n’y a aucun contexte qui puisse transformer ce que tu viens de dire en quelque chose d’innocent.

— Tu n’as pas le droit de m’espionner !

— Je ne t’espionnais pas. Je filmais une fête de départ à la retraite. Tu es venue détruire la voiture de mon amie devant tout le monde.

Aubrey regarda les invités.

Elle cherchait manifestement quelqu’un qui prendrait sa défense.

Personne ne bougea.

Je respirai profondément.

— Aubrey, pourquoi veux-tu mon argent ?

Elle leva les yeux au ciel.

— Je ne veux pas ton argent.

Je désignai le pare-brise détruit.

— Alors pourquoi as-tu dit que tu avais besoin que je signe des documents ?

Elle se tut.

Et ce silence me donna la première véritable réponse de la soirée.

CHAPITRE 2 — LE SECRET DERRIÈRE LES DOCUMENTS

Je ne voulais pas que cette conversation continue devant mes anciens collègues.

J’avais déjà perdu le contrôle de la soirée. Je refusais de transformer ma fête de retraite en tribunal familial.

Harlan s’approcha.

— Verdell, nous pouvons faire venir quelqu’un si tu le souhaites. Il y a beaucoup de témoins ici.

Je le remerciai d’un signe de tête.

— Pas encore. Je veux d’abord savoir ce qui se passe.

Je me tournai vers Ignatius.

— Emmène ta femme à l’intérieur. Nous allons parler.

Il acquiesça, mais Aubrey protesta immédiatement.

— Je ne vais nulle part avec cette femme !

Je la regardai.

— Tu viens de détruire un bien qui m’appartient. Tu as humilié une femme de soixante-quatorze ans devant quatre-vingts personnes. Et maintenant, tu refuses même de répondre à une question ?

Elle croisa les bras.

— Tu m’as frappée !

Ces mots me firent baisser les yeux.

Elle avait raison sur ce point.

Je l’avais frappée. Je ne pouvais pas prétendre le contraire.

— Oui, répondis-je. Et je devrai assumer ce que j’ai fait. Mais cela ne change rien à ce que tu viens de révéler.

Nadine me prit doucement le bras.

— Je viens avec toi.

Nous entrâmes dans une petite salle attenante à la réception. Ignatius nous suivit. Aubrey arriva quelques secondes plus tard, toujours furieuse.