De là-haut, Théo ne perdit pas une seconde. Suspendu à une corde de rappel qu’il avait trouvée sur la passerelle, le jeune homme glissa le long d’un pilier de soutien en acier, atterrissant avec souplesse sur le toit d’un vieux conteneur métallique situé juste au-dessus de la cachette de Vasseur.

Sans hésiter une seconde, Théo projeta de toutes ses forces une lourde clé à molette anglaise en acier forgé directement sur le bras armé de Vasseur.

L’outil métallique frappa le poignet de l’ancien associé avec un craquement sec et sourd. Vasseur hurla de douleur, lâchant simultanément son revolver et le smartphone, qui glissèrent sur le sol glissant jusqu’au milieu de la flaque d’huile moteur.

Le deuxième homme de main, sonné mais encore déterminé, s’apprêtait à pointer son calibre 12 vers Théo perché sur le conteneur. Luc surgit de derrière les palettes brisées, bondit sur l’agresseur et lui asséna un coup de crosse d’une violence dévastatrice sur la tempe. L’homme s’effondra comme une masse inerte sur les dalles de béton, inconscient.

Vasseur, hurlant de rage et tenant son poignet fracturé contre son torse, tenta de ramper vers le téléphone pour activer l’appel.

Luc posa la semelle de sa lourde botte en cuir coquillée directement sur les doigts valides de Franck, écrasant la main contre le sol impitoyable de l’entrepôt.

Un hurlement de bête blessée jaillit de la gorge de Vasseur.

Luc se pencha lentement, ramassa le smartphone d’une main, sans jamais quitter son ancien associé des yeux. L’écran était allumé sur la messagerie chiffrée. Un message était rédigé, n’attendant que la validation : « Exécutez le contrat. »

Luc effaça le texte méthodiquement avec son pouce, puis composa directement le numéro de sa fille.

La tonalité retentit une fois. Deux fois. Chaque seconde semblait suspendre le cours du temps.

— Papa ? répondit la voix claire, calme et parfaitement détendue de Chloé. Qu’est-ce qui se passe ? Tu devais passer me chercher après le boulot ?

Luc laissa échapper une longue inspiration tremblante, fermant les yeux pour chasser les larmes de tension qui menaçaient de déborder sur ses joues burinées.

— Chloé… ma chérie. Tu es où là, exactement ?

— Toujours au café avec Sarah sur le cours. Pourquoi ? Tu as une voix bizarre.

— Écoute-moi très attentivement, dit Luc d’un ton d’un calme absolu mais impérieux. Lève-toi maintenant. Entre à l’intérieur de l’établissement, va voir le patron, dis-lui que tu es la fille de Luc Moreau et demande-lui de vous faire attendre, toi et ton amie, dans le bureau de la direction à l’arrière. Ne sors sous aucun prétexte avant que j’arrive avec des amis de la police. Tu m’entends ? Fais-le maintenant.

— D’accord, papa… j’y vais tout de suite. Mais tu me fais peur…

— Tout va bien, petite. Tout est terminé. Je t’aime.

Il raccrocha, puis composa immédiatement le numéro direct du commissaire divisionnaire Antoine Perrin, un vieil ami d’enfance qui dirigeait la brigade de répression du banditisme à l’Evêché, l’hôtel de police de Marseille.

— Antoine ? C’est Luc. J’ai un colis pour toi à l’ancien entrepôt 14 de Mourepiane. Franck Vasseur est là, bien vivant, avec deux complices armés, un stock de munitions dans son utilitaire et un complice en filature sur le cours Honoré-d’Estienne-d’Orves. Envoie une équipe d’intervention pour sécuriser le café, et ramène les paniers à salade ici.

Luc coupa la communication et rangea son téléphone. Il retira sa botte de la main de Vasseur, qui gisait recroquevillé sur le béton poussiéreux, sanglotant de rage et d’impuissance, vaincu par son propre venin.

Théo descendit du conteneur en s’agrippant aux montants de métal, atterrissant sur le sol dans un nuage de poussière fine. Il s’approcha de Luc, frottant ses paumes écorchées par les câbles d’acier. Le jeune mécano regarda le vieil homme, puis les trois corps neutralisés au sol.

— Vous avez eu chaud, patron.

Luc esquissa un faible sourire, le premier depuis que cette folle journée avait commencé avec un pari stupide de cinq mille euros sur le démarrage d’une vieille moto capricieuse.

— C’est toi qui as fait tout le travail, Théo. Si tu n’avais pas eu l’œil pour cette durite et ce satané fil de masse bricolé, je serais déjà en train de brûler dans une boîte en pin, et Franck aurait eu ce qu’il voulait.

Au loin, le hurlement strident des sirènes de police commença à monter de la rocade côtière, déchirant le tumulte du mistral qui continuait de balayer le golfe de Marseille. Les éclats bleus des gyrophares balayaient déjà la cime des entrepôts voisins, annonçant l’arrivée des fourgons du RAID et de la brigade criminelle.

Une heure plus tard, la zone portuaire était saturée d’hommes en uniforme, de techniciens de la police scientifique en combinaisons blanches et d’ambulances. Vasseur et ses complices avaient été menottés et embarqués sous haute escorte. L’indic qui surveillait Chloé en centre-ville avait été cueilli sans résistance par une patrouille de la BAC alertée par le commissaire Perrin. La jeune femme était saine et sauve, désormais en sécurité dans les bureaux de l’Evêché où Luc allait la rejoindre.

Avant de monter dans la voiture de patrouille qui devait le conduire auprès de sa fille pour les dépositions officielles, Luc s’arrêta devant Théo, qui contemplait l’agitation policière en soufflant sur ses doigts rougis par le froid de la nuit marseillaise.

Luc sortit de la poche intérieure de son cuir un épais paquet de billets de banque, soigneusement ficelé : les cinq mille euros que Marco avait apportés au garage comme mise de départ de ce sombre complot, confisqués par Luc avant de quitter l’atelier.

Il saisit la main de l’adolescent et lui plaqua la liasse dans la paume, refermant fermement les doigts du garçon dessus.

— Prends ça, Théo.

Le jeune homme écarquilla les yeux, voulant retirer sa main comme si les billets lui brûlaient la peau.

— Mais… Luc, non ! C’est le fric de Marco, c’est l’argent sale de cette histoire ! Je peux pas accepter ça…