Il vérifia le barillet d’un coup de poignet sec, inséra six balles dans les alvéoles de métal bronzé, puis glissa l’arme sous son blouson en cuir, au niveau de la hanche droite.

— Luc, vous ne pouvez pas y aller seul, intervint Théo qui s’était relevé et frottait ses mains noircies par l’acier. C’est un guet-apens. Cet entrepôt, c’est un coupe-gorge. S’il y a ce Vasseur et son équipe, ils vous abattront dès que vous aurez franchi le seuil.

— Je n’ai pas le choix. Si je préviens les flics, son guetteur sur le cours d’Estienne-d’Orves reçoit un coup de fil et Chloé ne rentrera jamais chez elle. Je dois y aller, lui faire croire que j’ai mordu à l’hameçon.

— Alors je viens avec vous.

— Hors de question, répliqua durement Luc. Tu as dix-neuf ans, Théo. Tu as toute ta vie devant toi.

— Et vous m’avez sorti du caniveau quand tout le monde me traitait de déchet ! rétorqua le jeune homme avec une véhémence qui fit taire Luc. Je connais ce port aussi bien que vous. Mon père y a bossé trente ans avant de mourir d’un cancer de l’amiante. Je connais chaque passerelle, chaque trappe d’aération des anciens entrepôts frigorifiques de Mourepiane. Si vous entrez par la grande porte comme un idiot, vous êtes mort. Si je passe par le toit pour vous couvrir et créer une diversion, vous avez une chance.

Luc fixa l’adolescent dans les yeux. Il n’y vit aucune bravade adolescente, aucune inconscience puérile. Juste une loyauté féroce et une détermination glaciale.

— D’accord, concéda Luc après un instant de tension. Mais la moto reste ici. Elle ferait trop de bruit pour une approche discrète. On prend la vieille Peugeot 206 du garage. Pas de phares sur les deux derniers kilomètres.

Vingt minutes plus tard, la petite berline anonyme s’engageait sur la route littorale, longeant les bassins du grand port maritime de Marseille. Le crépuscule avait sombré dans un ciel d’encre sans lune, balayé par les rafales violentes d’un mistral glacé qui faisait claquer les bâches plastiques et siffler les haubans des grues monumentales alignées comme des squelettes de géants contre l’horizon marin.

La zone industrielle de Mourepiane ressemblait à une ville fantôme. Les immenses bâtisses de briques et de tôle, désertées par les entreprises de logistique depuis la crise industrielle, dressaient leurs silhouettes menaçantes au milieu de terrains vagues encombrés de palettes pourries et de carcasses de conteneurs rouillés.

Luc coupa le moteur et les feux à trois cents mètres de la cible. Le véhicule glissa en roue libre sur le bitume défoncé avant de s’immobiliser dans l’ombre portée d’un mur d’enceinte fissuré.

L’entrepôt numéro 14 se dressait devant eux. C’était un monstre d’architecture industrielle des années 70, haut de trois étages, dont la plupart des verrières de toit étaient brisées. Au rez-de-chaussée, une faible lueur jaune filtrait par les interstices du grand portail métallique entrouvert. Devant, garé en marche arrière comme pour un départ précipité, stationnait le fourgon utilitaire blanc avec les inscriptions Azur Fret Transit.

Luc jeta un coup d’œil à sa montre : dix-huit heures quarante-cinq. Il lui restait un quart d’heure avant l’heure fixée par le message.

— Rappelle-toi ce qu’on a dit, chuchota Luc à Théo dans l’habitacle sombre. Tu contournes par le quai numéro 3. Tu trouves l’escalier de secours métallique à l’arrière, celui qui monte aux passerelles d’entretien sous la toiture. Tu n’interviens sous aucun prétexte sauf si je te donne le signal en tirant un coup en l’air. Ton seul objectif, c’est de repérer si quelqu’un d’autre est tapi dans l’obscurité. Tu as ton portable sur silencieux ?

Théo hocha la tête, vérifiant l’écran noir de son appareil.

— Soyez prudent, patron.

Le jeune homme se glissa hors de la voiture comme une ombre, se fondant immédiatement dans la pénombre et rasant les murets de béton avec l’agilité d’un félin habitué aux ruelles sombres.

Luc prit une profonde inspiration, sentit le poids réconfortant du .38 Special contre ses côtes, descendit du véhicule et s’avança à découvert sur l’asphalte battu par les rafales de vent.

Le claquement métallique de ses bottes sur le sol résonna dans le vacarme du mistral. Il ne cherchait pas à se cacher. Il voulait qu’on le voie venir.

Il franchit l’ouverture du portail de l’entrepôt numéro 14.

L’intérieur sentait l’huile de vidange périmée, la saumure séchée et le ciment humide. L’espace immense était encombré de rayonnages industriels métalliques à demi effondrés. Au centre de ce vaste hangar, suspendue au bout d’un long câble électrique qui se balançait au gré des courants d’air, une ampoule nue de forte puissance oscillait, projetant des ombres mouvantes et déformées sur les murs pelés.

Assis sur une caisse d’emballage en bois, juste sous le cône de lumière, un homme attendait.

Il avait vieilli, mais son regard n’avait pas changé : des yeux froids, perçants, enchâssés dans un visage anguleux et émacié, traversé par cette cicatrice boursouflée en forme de crochet qui partait de son sourcil gauche pour mourir sur sa pommette. Il portait un long manteau noir de bonne coupe, contrastant avec la crasse environnante. Entre ses doigts gantés de cuir fin, il tenait un revolver moderne, posé négligemment sur son genou.

Deux autres hommes, des silhouettes trapues vêtues de vestes de chantier imperméables, se tenaient en retrait dans la pénombre, armés de barres de fer et de fusils à pompe de calibre 12.

— Tu es en retard, Moreau, dit Franck Vasseur d’une voix rauque, érodée par des années de tabac noir et d’alcool frelaté. Mais je constate que tu as toujours cette fichue manie d’arriver en vie là où tout le monde te croit mort.

Luc s’arrêta à dix pas du cercle de lumière, les bras ballants le long du corps, les mains ouvertes et visibles pour ne pas provoquer une fusillade immédiate.

— C’est ton petit bricolage sur ma bécane qui t’a trahi, Franck. Tu as toujours été un piètre mécanicien. Trop pressé, trop négligent. Le scotch bleu d’Azur Fret… tu manquais d’imagination il y a dix ans, tu n’en as pas gagné avec l’âge.