Vasseur esquissa un rictus méprisant, dévoilant des dents jaunies.

— Ce n’était qu’un plan de secours, Luc. Une petite ironie pour clore le spectacle. Te voir brûler vif au milieu de tes petits copains mécanos, ça aurait eu de la gueule. Mais t’avoir ici, en face de moi, pour te regarder dans les yeux quand tu comprendras que tu as tout perdu… c’est encore plus savoureux.

— Laisse Chloé en dehors de ça, dit Luc d’une voix si basse et chargée de venin que les deux hommes en retrait esquissèrent un mouvement de recul. C’est entre toi et moi. Cette histoire s’est terminée le jour où tu as fui avec la caisse.

— Terminée ? s’emporta soudain Vasseur, se levant d’un bond de sa caisse en bois, le visage tordu par une rage rentrée depuis une décennie. Terminée pour toi, peut-être ! Toi qui es resté tranquillement dans ton petit port, à jouer les martyrs et les honnêtes artisans pendant que mes créanciers m’ont traqué de Rotterdam à Bogota ! J’ai vécu dix ans comme un rat d’égout à cause de ta lâcheté morale ! Tu aurais pu fermer les yeux sur ces conteneurs ! Tu serais millionnaire aujourd’hui ! Au lieu de ça, tu as tout détruit !

— Tu trafiquais des flingues qui finissaient dans les cités pour que des gamins de quatorze ans s’entretuent, cracha Luc. Je n’ai jamais trempé là-dedans, et je ne te laisserai pas menacer ma fille pour compenser tes échecs minables de bandit de seconde zone.

Vasseur ricana, un son sec et sans joie qui résonna lugubrement sous les poutrelles métalliques.

— Ta fille n’est pas menacée, Luc. Enfin… pas encore. Le type sur le cours Honoré-d’Estienne-d’Orves attend mon appel. Si je ne compose pas le code de validation sur ce téléphone dans exactement dix minutes, il recevra l’ordre de la faire monter de force dans une camionnette. Et tu sais très bien ce que font les types des cartels avec les jolies filles quand ils ont besoin de faire pression sur quelqu’un.

Vasseur sortit un smartphone de la poche de son manteau et le brandit devant lui.

— Alors voilà le marché, Moreau. Tu vas signer les actes de cession que j’ai préparés ici. La propriété de ton garage, tes comptes bancaires, et surtout, le titre de propriété de ce terrain portuaire que ton grand-père t’a légué et sur lequel le port autonome veut construire le nouveau terminal méthanier l’année prochaine. Un bail emphytéotique qui vaut quatre millions d’euros. C’est le prix de la vie de ta fille.

Luc resta immobile. Ainsi, c’était cela. L’argent, toujours l’argent. Le prétendu honneur bafoué et la rancœur de Vasseur n’étaient que l’habillage théâtral d’une extorsion pure et simple. Franck était aux abois, ruiné par ses dettes de jeu et ses cavales ruineuses, et il voulait rafler la seule possession foncière de valeur que Luc avait conservée de son héritage familial.

— Et si je signe, qu’est-ce qui me garantit qu’elle sera épargnée ? demanda Luc pour gagner du temps, espérant désespérément que Théo soit en position dans les hauteurs.

— Ma parole d’ancien associé, ironisa Vasseur en chargeant le barillet de son arme d’un claquement théâtral.

— Ta parole ne vaut même pas le prix de la balle qui va te trouer la peau, répliqua Luc.

Vasseur fit un geste de la tête vers ses deux sbires.

— Mettez-le à genoux. Cassez-lui les mains s’il refuse de signer. On a besoin que de ses empreintes et de sa griffe sur le papier.

Les deux brutes s’avancèrent d’un pas lourd, levant leurs armes.

À cet instant précis, un grincement aigu déchira le plafond d’acier de l’entrepôt.

Tout en haut, à quinze mètres au-dessus de leurs têtes, sur la passerelle d’entretien métallique rongée par la rouille, une ombre bougea. Théo n’avait pas seulement repéré les lieux ; il avait trouvé le treuil électrique de levage utilisé autrefois pour hisser les palettes de maintenance. D’un coup sec asséné avec un démonte-pneu qu’il avait emporté, le jeune homme fit sauter le loquet de sécurité du contrepoids d’urgence.

Un énorme bloc de béton suspendu par une chaîne massive s’abattit dans le vide avec un rugissement de tonnerre mécanique.

Le contrepoids s’écrasa avec une violence inouïe sur l’avant du fourgon d’Azur Fret garé juste sous la baie de chargement intérieure, broyant le bloc moteur dans une explosion assourdissante de ferraille tordue, d’étincelles électriques et de vapeur d’eau sous pression. L’impact fit trembler la dalle en béton armé sous les pieds des hommes comme lors d’un séisme.

Surpris par la déflagration inattendue et le vacarme assourdissant, les deux acolytes de Vasseur pivotèrent instinctivement, pointant leurs fusils vers l’épave fumante du véhicule.

C’était la fraction de seconde que Luc attendait.

D’un mouvement d’une rapidité fulgurante que ses cinquante ans n’avaient en rien diminuée, Luc dégaina le .38 Special de sous son cuir. Il n’eut pas besoin de viser longuement. Deux coups de feu claquèrent dans l’espace clos, déchirant l’air d’un sifflement strident.

Le premier projectile frappa le colosse de droite à l’épaule, le faisant tournoyer sur lui-même avant de le projeter lourdement au sol, son fusil glissant sur le ciment. Le second homme tenta de faire feu dans la direction de Luc, mais le patron du garage avait déjà plongé sur le côté, roulant derrière une pile de palettes en bois dense. La gerbe de plombs pulvérisa les planches de pin dans une nuée d’échardes tranchantes.

— Franck ! hurla Luc en se redressant à demi, tirant une troisième balle qui fit ricocher un éclat de métal à quelques centimètres de la tête de son ancien associé. C’est fini ! Lâche ce téléphone !

Vasseur, paniqué, s’était jeté derrière le chariot élévateur abandonné au centre de la pièce. Il tapait frénétiquement sur l’écran tactile de son téléphone avec son pouce tremblant, cherchant à valider l’ordre funeste destiné à son complice en ville.

— Tu crois que tu as gagné, Moreau ?! cracha Vasseur, le visage baigné d’une sueur graisseuse, la cicatrice devenue écarlate. Je vais la faire crever ! Je vais ordonner qu’on la descende tout de suite !