Vasseur. Son ancien associé d’il y a dix ans, à l’époque où Luc ne réparait pas des motos de collection, mais gérait une flotte de camions de fret international. Jusqu’au jour où Luc avait découvert ce que contenaient réellement les doubles fonds des remorques scellées que Franck faisait transiter de nuit depuis les quais d’Anvers : des armes automatiques et des stupéfiants de synthèse. Luc avait refusé de plonger dans ce gouffre. Une violente altercation avait éclaté dans cet entrepôt précis de Mourepiane. Luc avait menacé de tout balancer aux douanes. Franck avait disparu du jour au lendemain avec la caisse noire de l’entreprise, laissant Luc crouler sous les dettes et les soupçons de la police judiciaire. Luc avait passé trois ans à prouver son innocence, y laissant sa réputation, son premier mariage et chaque centime qu’il possédait, avant de reconstruire sa vie ici, clé de douze à la main, dans ce modeste garage marseillais.
Vasseur était censé être en cavale en Amérique du Sud, ou mort dans un règlement de comptes à Rotterdam selon les rumeurs du milieu. Pourtant, il était là. À Marseille.
— Théo, dit Luc en se tournant vers le jeune homme, sa voix ayant retrouvé un calme d’autant plus terrifiant qu’il était dénué de toute émotion. Tu peux neutraliser ce machin sans le faire sauter ?
Théo essuya une goutte de sueur qui perlait sur son front avec le dos de sa main souillée.
— Si c’est un détonateur piezoélectrique monté en série sur le relais du démarreur, oui. Il suffit de couper le câble de masse qui va à la masse du cadre avant de toucher au fil d’amorce. Mais si je me rate d’un millimètre et que je fais masse avec la pince… on volera tous les deux en éclats.
— Fais-le dehors, intervint Marco en rampant vers la sortie. Appelez les démineurs, bande de malades !
— Pas de flics, trancha Luc. Si la police débarque avec les gyrophares et le périmètre de sécurité, le type qui a envoyé le message saura que le plan a foiré. Et s’il sait que je suis encore en vie et prévenu, il disparaîtra dans la nature pour toujours. Ou pire, il s’en prendra à ma fille.
Luc sortit son téléphone de sa poche. L’écran brillait d’une lueur blafarde. Il relut le message reçu quelques minutes plus tôt : « Viens seul à l’entrepôt. Tu as une heure pour payer ta dette de sang, ou c’est elle qui paiera. »
Sous le texte, une photo venait d’arriver par MMS. Une image floue, prise au téléobjectif depuis une voiture : sa fille Chloé, vingt-deux ans, assise à la terrasse d’un café sur le cours Honoré-d’Estienne-d’Orves, ignorant totalement l’objectif braqué sur elle.
Le sang de Luc ne fit qu’un tour. Ses tempes battaient au rythme d’une forge en pleine furie. L’explosion de la moto n’était pas seulement destinée à le tuer ; c’était un piège à double détente. Si Luc mourait dans le garage, la vengeance de Franck était consommée. S’il ne mourait pas ou s’il tardait, Chloé devenait la cible immédiate.
— Théo, répéta Luc, les yeux rivés sur son apprenti. Tu te sens de désamorcer cette saloperie ?
Le jeune homme déglutit, posa ses yeux clairs sur la bombe de fortune, puis sur son patron. Théo n’était pas qu’un simple mécano de banlieue ; Luc l’avait sorti de la rue deux ans plus tôt alors qu’il trafiquait des scooters volés pour survivre. Luc lui avait appris le métier, lui avait donné un toit, un salaire décent et sa dignité.
— Apportez-moi la pince coupante de précision facom, la bleue, et de l’alcool isopropylique pour décoller l’adhésif sans secousse, ordonna Théo avec une maturité soudaine qui surprit Luc lui-même.
Pendant que Luc s’exécutait en silence, Marco tenta de se relever pour filer par la porte dérobée. Luc s’approcha de lui sans un mot, décrocha une paire de menottes de sécurité accrochée au tableau d’outillage — un vestige de ses années d’armée — et l’attacha solidement au tuyau d’arrivée d’eau en acier galvanisé scellé dans le béton armé.
— Tu restes là jusqu’à ce que je revienne. Si tu cries, personne ne t’entendra avec les compresseurs qui tournent. Et si l’atelier saute… eh bien, tu sautes avec.
Marco poussa un gémissement étouffé, mais n’osa pas crier.
Théo s’allongea complètement sur le sol en béton, glissant son buste sous le carénage inférieur de la moto. Le silence dans le hangar devint absolu. On n’entendait plus que sa respiration lente, mesurée, et le cliquetis métallique infime des outils frottant contre le châssis tubulaire.
Luc se tenait debout au-dessus de lui, le cœur cognant contre ses côtes comme un piston fou. Les secondes s’égrenaient, interminables, chacune pesant une éternité.
— L’adhésif est enlevé, murmura Théo d’une voix sourde. Le boîtier pend par les fils. Ne bougez surtout pas. Le contacteur est sensible aux vibrations.
La petite pince se glissa entre les câbles entrelacés. Théo bloqua sa respiration. Luc ferma involontairement les yeux une fraction de seconde, prêt à être pulvérisé par l’onde de choc.
Clic.
Un minuscule bruit sec résonna. Aucune détonation. Aucune flamme.
Théo laissa échapper un long soupir tremblant et ressortit lentement de sous la bécane. Dans sa paume gantée reposait le petit bloc de résine noire, désolidarisé de ses deux câbles conducteurs d’allumage. Le détonateur était neutralisé.
— C’est bon, souffla le jeune homme en s’asseyant par terre, les jambes flageolantes d’adrénaline. La ligne est morte.
Luc s’accroupit et posa une main ferme sur l’épaule de Théo.
— Tu viens de me sauver la vie, gamin. Je ne l’oublierai jamais. Mais maintenant, c’est celle de Chloé qui est en jeu.
Luc se releva d’un trait, marcha vers le fond du garage et s’arrêta devant une lourde armoire métallique blindée, verrouillée par un cadenas à combinaison mécanique. Il composa le code rapidement : la date de naissance de sa fille. La porte grinça sur ses gonds poussiéreux. À l’intérieur, derrière de vieux classeurs comptables jaunis par le temps, se trouvait un étui en cuir noir contenant un revolver Smith & Wesson calibre .38 Special, vestige de son ancienne vie d’armateur indépendant méfiant, accompagné de deux boîtes de cartouches intactes.