— Tu ne bouges pas d’une semelle, Marco, souffla Luc sans élever la voix, d’un ton monocorde qui fit plus d’effet qu’un hurlement. Si tu franchis ce portail, je te fais bouffer ta chaîne de transmission maillon par maillon.
Marco déglutit. La salive racla sa gorge sèche.
— Luc, écoute… J’ai rien fait à ta machine, jura-t-il, les paumes levées pour exhiber sa bonne foi, oubliant que ses doigts étaient encore souillés de ce cambouis frais et visqueux. J’étais juste payé pour traîner là, faire du vent, gueuler un coup et parier ces cinq mille billets si tu n’arrivais pas à allumer le bordel. C’est tout ! Un billet facile !
Théo ne s’était pas relevé. Accroupi au ras du sol, le nez contre le cadre berceau inférieur, il avait sorti une petite lampe torche d’inspection de sa poche de salopette. Le faisceau blanc et cru balaya les entrailles de la moto. Ses yeux exercés, habitués à traquer la moindre micro-fissure sur les blocs cylindres, scrutaient la zone sous la boîte de vitesses.
— Luc, murmura Théo, la voix légèrement altérée par une nuance que le patron n’avait jamais entendue chez le jeune apprenti : une peur froide, méthodique.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Regardez là. Ne touchez à rien. Écartez tout le monde. Maintenant.
Le ton du gamin était si pressant que Luc fit signe d’un geste sec du revers de la main. Les quatorze mécaniciens et curieux qui s’étaient attroupés n’eurent pas besoin d’un second avertissement. Ils se ruèrent presque vers la cour extérieure, laissant derrière eux une traînée de pas précipités sur la poussière de béton. Seuls Luc, Théo et Marco — cloué sur place par le regard de feu du propriétaire — demeurèrent dans l’antre sombre de l’atelier.
Luc s’agenouilla à côté du garçon. Théo pointait le faisceau lumineux vers un renfoncement sombre, dissimulé juste derrière la béquille centrale et le bac à huile.
Là, soigneusement maintenu par deux bandes de ce même adhésif industriel à liséré bleu, se trouvait un petit boîtier rectangulaire, noir, de la taille d’un paquet de cigarettes. Deux fils extrêmement fins, presque invisibles à l’œil nu, en sortaient. L’un était connecté au démarreur, l’autre courait le long du faisceau d’allumage principal jusqu’à une petite capsule métallique scellée d’où s’échappait une odeur subtile, douceâtre et toxique, semblable à celle du mastic frais ou des solvants industriels.
Luc retint son souffle. L’impact psychologique de cette découverte lui coupa les jambes.
— Ce n’était pas pour m’empêcher de partir, lâcha-t-il, la voix blanche.
— Non, répondit Théo en déplaçant très lentement le faisceau pour ne rien effleurer. La durite coupée et le fil de masse déconnecté n’étaient qu’une sécurité temporaire. Un fusible pour retarder l’explosion. Celui qui a bricolé ça voulait que la moto ne parte pas tout de suite. Si vous aviez insisté sur le bouton du démarreur après avoir rétabli le faux contact sans inspecter le bas moteur… l’étincelle de la bougie aurait déclenché le relais du détonateur. Vous auriez sauté avec le réservoir.
Un silence de plomb tomba sur l’atelier, seulement troublé par le crépitement d’un néon défaillant au plafond.
Luc sentit un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas un avertissement. C’était un assassinat déguisé en panne mécanique dramatique, maquillé sous l’apparence d’une banale explosion accidentelle causée par une fuite d’essence et un court-circuit. Le pari des 5 000 euros n’était qu’un piège psychologique pour pousser Luc à s’acharner sur le démarreur sous les quolibets de la foule, jusqu’à ce que la machine s’embrase.
Luc pivota sur ses talons et se releva d’un bond, attrapant Marco par le col de son blouson en cuir élimé. Le tissu craqua sous la poigne d’acier. Il le souleva presque du sol, le plaquant violemment contre l’établi en bois massif, faisant trembler les clés anglaises et les bidons d’huile alignés.
— Qui t’a donné ce fric, Marco ? Parle avant que je ne te colle la tête directement sur ce boîtier !
Marco avait les yeux exorbités, le visage livide. La vue de l’explosif artisanal lui avait ôté toute envie de fanfaronner. Ses lèvres tremblaient sans émettre le moindre son intelligible durant quelques secondes.
— C’est pas moi, Luc ! Je te jure sur la tête de ma mère, je savais pas qu’il y avait une bombe ! Un type m’a abordé ce matin au troquet du port, le Vieux Gabier. Il m’a filé deux mille en liquide et m’a promis trois de plus si je venais au garage vers seize heures, juste pour te provoquer, te chambrer sur ta vieille épave et t’inciter à la démarrer devant tout le monde ! Il m’a dit qu’il avait trafiqué une connerie sur la batterie pour te faire passer pour un con ! Il m’a jamais parlé d’explosif !
— Son nom ! rugit Luc, resserrant son étreinte jusqu’à ce que l’air manque au biker.
— Il… il s’est pas présenté ! Mais il conduisait un utilitaire blanc… avec le logo d’Azur Fret Transit. Et… et il avait une cicatrice sur l’arcade gauche, une marque en forme de crochet.
Luc lâcha prise brusquement. Marco s’effondra sur les genoux, toussant et frottant sa gorge rougie.
Azur Fret Transit. La cicatrice en crochet.
Les pièces du puzzle s’assemblèrent soudain avec une clarté brutale et douloureuse dans l’esprit de Luc. Le ruban adhésif bleu à haute résistance thermique utilisé pour les conteneurs maritimes réfrigérés. L’ancien entrepôt désaffecté de la zone portuaire de Mourepiane, abandonné depuis sept ans. Et cet homme à la cicatrice : Franck Vasseur.