« Non », répliqua Élodie en sortant un petit objet noir de sa poche – un détonateur à distance. « Je suis une femme qui a refusé d’être une victime. Tu n’étais qu’un dommage collatéral, Thomas. Tu aurais dû mourir sur ces rails. Cela aurait été propre. Sans souffrance inutile. »

Gabriel écarquilla les yeux en voyant le boîtier dans la main d’Élodie. « Élodie ! Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que c’est que ce boîtier ? »

« Tu croyais vraiment que j’allais partager les cinq millions avec toi, Gabriel ? » sourit-elle avec un calme cruel. « La voiture de Thomas n’est pas la seule à être piégée. J’ai installé une charge sous ta berline pendant que tu m’attendais. »

« Espèce de folle ! » hurla Gabriel en se jetant vers elle.

Élodie n’hésita pas une seconde. Elle appuya sur le bouton rouge du boîtier.

Une explosion retentit, faisant souffler la berline grise dans une boule de feu gigantesque. L’onde de choc projeta Gabriel Varenne par-dessus le parapet en béton. Son corps disparut dans le vide, englouti par le brouillard de la falaise.

L’onde de choc jeta également Thomas et Léo au sol. Le téléphone glissa des mains de Thomas et roula sur l’asphalte, s’arrêtant aux pieds d’Élodie.

VII. Le Jugement de Fer
La fumée noire de l’explosion s’élevait dans le ciel nocturne, mêlée à l’odeur d’essence brûlée et de plastique fondu.

Élodie ramassa le téléphone fissuré. Elle vérifia l’écran.

« Dommage, Thomas », dit-elle en s’approchant de lui alors qu’il tentait de se relever, le corps affaibli par le choc. « Tu as été très impressionnant ce soir. Vraiment. Je ne te savais pas capable de tant d’énergie. Mais la comédie est terminée. »

Elle sortit un petit pistolet automatique de la poche interne de son manteau et le pointa sur la tête de Thomas.

Léo se releva d’un bond et se jeta devant Thomas, les bras écartés.

« Non ! » hurla l’enfant. « Ne le touche pas ! Tu n’es pas ma mère ! Tu es un démon ! »

Élodie s’arrêta. Pendant une demi-seconde, une lueur d’hésitation passa dans ses yeux sombres. Mais l’instinct de survie de la criminelle reprit immédiatement le dessus.

« Pousse-toi, Léo », ordonna-t-elle d’une voix sépulcrale. « Tu viendras avec moi. Tu feras ce que je te dis, comme tu l’as toujours fait. »

« Non », répéta le garçon sans fléchir.

Thomas profita de cette fraction de seconde d’distraction. Utilisant toutes les forces qui lui restaient, il attrapa la jambe d’Élodie et la tira violemment vers lui.

Prise au dépourvu, Élodie perdit l’équilibre et tomba à la renverse sur le sol trempé. Le coup de feu partit tout seul, la balle perdue allant se loger dans le carter de la berline noire.

Le pistolet glissa sur l’asphalte.

Élodie et Thomas se roulèrent au sol dans une lutte désespérée. Élodie se battait avec la rage d’une bête traquée, griffant le visage de Thomas, cherchant à lui crever les yeux avec ses ongles. Thomas, malgré son poignet brisé, réussit à immobiliser ses deux bras au sol, bloquant son corps sous le sien.

« C’est fini, Élodie », haleta-t-il, son visage à quelques centimètres du sien. « Écoute. »

Au loin, montant de la vallée, le hurlement strident de multiples sirènes de police résonnait à travers la montagne. Des dizaines de gyrophares bleus balayaient les virages du Mont Salève, se rapprochant rapidement. Les forces d’intervention suisses et françaises, alertées par les tirs de l’institut et la destruction du premier SUV, encerclaient le sommet.

Élodie cessa de se débattre. Elle comprit que la route était bloquée des deux côtés. Il n’y avait plus de fuite possible. Plus de comptes off-shore, plus de faux noms, plus de mensonges.

Son visage s’effondra. Toute la superbe, toute la froideur calculatrice qui l’habitaient s’évanouirent d’un coup, laissant la place à une coquille vide, vaincue.

« Tu as tout détruit… » murmura-t-elle dans un souffle.

« Non », répondit Thomas en se relevant péniblement et en la maintenant au sol jusqu’à l’arrivée des véhicules de police. « Tu t’es détruite toi-même le jour où tu as pensé que les êtres humains n’étaient que des objets qu’on pouvait jeter sur une voie ferrée. »

Épilogue : Les Cendres et l’Avenir
Six mois plus tard.

Le soleil du printemps illuminait la petite ville de Annecy, faisant scintiller les eaux claires du lac.

Thomas était assis sur un banc en bois, le bras droit libéré de son plâtre, ne gardant qu’une fine cicatrice au niveau du poignet. Près de lui, un dossier judiciaire épais reposait sur le bois usé.

Le procès d’Élodie Valette s’était conclu la semaine précédente devant la Cour d’assises. Les preuves accumulées dans le « Dossier Victoria » et le témoignage accablant de Thomas avaient permis de démanteler l’un des plus grands réseaux de blanchiment d’argent d’Europe centrale. Élodie avait été condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité pour tentative d’assassinat prémédité, séquestration de mineur et association de malfaiteurs.

Pendant tout le procès, Thomas n’avait pas croisé son regard une seule fois. La femme qu’il avait aimée pendant dix-sept ans n’existait plus ; elle n’avait en réalité jamais existé. Elle n’était qu’un fantôme de papier sculpté par la cupidité.

Des pas légers sur le gravier le tirèrent de ses pensées.

Léo s’avança, un ballon de football sous le bras. Le garçon avait grandi. Le regard anxieux et traqué qu’il portait cette nuit-là sur le Salève avait laissé la place à une expression plus sereine, plus vivante.

Après de longues démarches juridiques et un accompagnement psychologique intensif, Thomas avait officiellement obtenu la tutelle légale de l’enfant. Les juges avaient estimé que l’homme qui avait risqué sa vie pour sauver le garçon de la nuit du Salève était la seule personne capable de lui offrir un avenir stable et aimant.

« Tu viens jouer ? » demanda Léo avec un léger sourire, envoyant le ballon d’un petit coup de pied adroit.