« Qui… qui est à l’appareil ? » balbutia Gabriel.

« Le pigeon », répondit Thomas avec un sourire sombre. « Celui que vous croyiez avoir attaché sur les rails. J’ai ton fils avec moi dans la voiture, Gabriel. Et j’ai l’intégralité du dossier Victoria sur ce téléphone. »

Un hoquet de stupeur retentit. « Thomas ? C’est impossible… Élodie a dit que… »

« Élodie a échoué », coupa Thomas. « Elle a commis une seule erreur. Et cette erreur va vous envoyer tous les deux en prison pour le reste de vos jours. Ou au cimetière, parce que les hommes que vous avez escroqués nous collent aux fesses en ce moment même. »

« Écoute-moi ! » cria Gabriel, la panique s’emparant de lui. « Ne monte pas au belvédère ! Élodie est ici ! Elle a la seconde clé USB, celle qui contient les accès aux comptes cachés ! Si tu nous donnes le téléphone et le gamin, on te donne la moitié du pactole ! Cinq millions d’euros, Thomas ! Tu peux refaire ta vie n’importe où ! »

Thomas fixa la route qui serpentait vers le sommet. « Je ne veux pas de votre argent sale, Gabriel. Je veux la vérité. Et je veux voir le visage d’Élodie quand elle comprendra qu’elle a tout perdu. »

Il raccrocha.

Dans le rétroviseur, le premier SUV noir venait de rattraper la berline. Le choc fut violent : le pare-chocs lourd du tout-terrain percuta l’arrière de la voiture de Thomas, la faisant déraper sur le bitume mouillé. Thomas lutta avec le volant, évitant de justesse le ravin qui bordait la route.

« Accroche-toi ! » hurla Thomas à Léo.

Il passa la seconde, écrasa l’accélérateur et utilisa le virage suivant pour effectuer un frein à main brutal. La berline pivota à cent quatre-vingts degrés. Thomas braqua les roues en direction du SUV qui arrivait à toute vitesse et enclencha les pleins phares.

Aveuglé par les feux dans le brouillard, le chauffeur du SUV coupait son élan et braqua trop fort vers la droite. Le lourd véhicule franchit la barrière de sécurité en bois et bascula dans le vide, disparaissant dans la falaise dans un fracas étourdissant de tôle froissée.

Le second SUV pila cent mètres plus bas, ses occupants hésitant à poursuivre.

Thomas ne leur laissa pas le temps de réfléchir. Il réengagea la première et s’élança vers le sommet du Mont Salève.

VI. Le Dernier Masque
Le belvédère du Mont Salève était une esplanade désertique balayée par des rafales de vent glacial. En contrebas, la mer de nuages dissimulait la ville de Genève, ne laissant filtrer que les lueurs dorées des projecteurs de la vallée.

Au centre du parking désert stationnait une berline de luxe grise. Deux silhouettes se tenaient debout près du parapet en béton : Gabriel Varenne, un homme quinquagénaire élégant mais visiblement décomposé par la peur, et Élodie.

Elle portait toujours son long manteau noir, celui qu’elle avait ajusté avec tant de soin avant d’attacher son mari aux rails quelques heures plus tôt. Mais son calme olympien avait fait place à une fébrilité sauvage.

La berline noire de Thomas s’arrêta à vingt mètres d’eux dans un crissement de freins.

Thomas sortit du véhicule. Il tenait le téléphone d’Élodie dans sa main gauche intacte. De la droite, il tenait fermement la main de Léo, qu’il gardait derrière lui pour le protéger.

En voyant son mari debout, vivant, le visage couvert de sang mais les yeux plantés dans les siens avec une détermination féroce, Élodie fit un pas en arrière. Sa lèvre inférieure tremblait.

« Thomas… » murmura-t-elle. « Comment… comment as-tu pu… »

« Les menottes étaient bas de gamme, Élodie », répondit Thomas d’une voix glaciale qui porta à travers le vent. « Tout comme ta conviction que tu contrôlais tout. Tu as toujours pensé que j’étais faible parce que je t’aimais. Tu as confondu ma confiance avec de la stupidité. »

Gabriel Varenne s’avança, les mains levées en signe de paix. « Thomas, soyons raisonnables. Tu as l’enfant. Tu as les dossiers. Qu’est-ce que tu veux ? La police suisse est déjà en route, quelqu’un a signalé les coups de feu à l’institut ! Nous n’avons que quelques minutes ! »

« Tais-toi, Gabriel », déclara Thomas sans même le regarder. Ses yeux n’existaient que pour la femme avec laquelle il avait partagé son lit pendant dix-sept ans. « Je veux qu’elle m’explique. Je veux qu’elle dise à ce gamin pourquoi il a passé sa vie caché dans un trou. Et pourquoi elle a essayé de me broyer sous un train. »

Élodie redressa la tête. Peu à peu, la panique sur son visage s’effaça, remplacée par cette froideur terrifiante que Thomas avait découverte sur la voie ferrée. Le masque s’était brisé, mais ce qu’il révélait était pire encore.

« Tu veux savoir ? » dit-elle d’une voix dénuée de toute émotion humaine. « D’accord, Thomas. Je vais te le dire. Tu étais une couverture. Le mari parfait. L’homme sans histoire, l’expert comptable sans ambition qui ne posait jamais de questions sur mes déplacements. Tu étais le parfait paravent pour mes affaires avec Gabriel. »

Elle jeta un coup d’œil méprisant à Gabriel, qui baissa les yeux.

« Et Léo ? » demanda Thomas, serrant un peu plus la main tremblante du garçon.

« Léo était une assurance », répondit-elle sans baisser le regard. « Le fils d’un homme riche et puissant du réseau Victoria. Gabriel n’est même pas son véritable père biologique. Il n’était que le garant financier. Cet enfant est la seule clé qui me permet d’accéder aux fonds secrets créés par le fondateur du réseau après sa mort. J’avais besoin qu’il atteigne ses douze ans pour débloquer le mandat fiduciaire. C’est aujourd’hui son anniversaire, Thomas. »

Un silence glacial retentit. Léo laissa échapper un sanglot étouffé.

« Tu es un monstre », souffla Thomas.