Un bip sonore retentit sur le téléphone. Un message entrant venait d’arriver sur l’application de messagerie chiffrée Signal.

Expéditeur : Gabriel Varenne« Je viens de recevoir le paquet cloud. Tu as réussi, Élodie ? Le pigeon est mort ? Si les documents sur le gamin sont sortis, nous sommes tous les deux foutus. Je te rejoins au point de rdv à la frontière suisse dans deux heures. Apporte la seconde clé USB. »

Thomas fixa l’écran. Gabriel Varenne n’était pas mort. Sa disparition trois ans plus tôt n’était qu’une mise en scène orchestrée par Élodie et lui pour échapper à une enquête financière internationale. Et maintenant, Gabriel pensait parler à Élodie.

Les doigts sanglants de Thomas tapèrent rapidement une réponse en imitant la concision habituelle de sa femme :

« Problème sur la voie. Le pigeon a payé. Je suis en route pour le point de rdv. Ne bouge pas. »

La réponse de Gabriel fut immédiate :« Dépêche-toi. Les hommes du dossier Victoria ont retrouvé la trace du petit à Saint-Anselme. On n’a plus beaucoup de temps. »

Thomas éteignit le téléphone. Sa décision était prise. Il ne s’agirait plus de fuir ni d’appeler la police. Dans ce monde d’ombres et de mensonges, la justice ordinaire n’arriverait jamais à temps. Il devait retrouver cet enfant, comprendre ce qu’était cette « Opération Victoria », et faire payer Élodie et Gabriel pour chaque seconde de sa vie qu’ils avaient volée.

III. La Traque vers Genève
La nuit était une chape de plomb glacée lorsque Thomas atteignit la petite gare secondaire de Bourg-en-Bresse. Utilisant la carte bancaire professionnelle d’Élodie qu’il avait trouvée dans une pochette étanche cousue à l’intérieur du téléphone, il loua sous un faux nom une berline noire garée sur le parking automatique.

L’autoroute A40 serpenta à travers les montagnes du Jura, perçant le brouillard épais. Chaque coup de volant lui arrachait une grimace de douleur, son poignet cassé entouré à la hâte d’un morceau de chemise déchirée. Mais l’adrénaline effaçait tout.

Grâce aux fichiers déverrouillés, Thomas reconstituait peu à peu le puzzle.

L’« Opération Victoria » n’était pas une simple affaire de fraude familiale. C’était le nom de code d’un réseau de blanchiment d’argent issu de détournements de fonds publics entre la France et la Suisse, orchestré par le cabinet de Gabriel Varenne. Élodie en était le cerveau financier. Elle avait utilisé les comptes de son propre mari, à son insu, en imitant sa signature sur des coquilles off-shores basées au Panama, pour faire de Thomas le parfait coupable idéal le jour où l’étau se resserrerait.

La tentative d’assassinat sur la voie ferrée n’était pas un crime passionnel. C’était la touche finale d’un plan parfait : faire passer Thomas pour un fugitif acculé par les dettes qui aurait décidé de se suicider en se liant aux rails. Sa mort aurait clôturé l’enquête fiscale, laissant Élodie hériter de toutes les assurances-vie tout en rejetant sur le cadre de « l’époux décédé » l’intégralité des détournements.

Mais la découverte de l’existence de Léo changeait tout.

Pourquoi garder un enfant caché dans un institut privé sous une fausse identité ? Pourquoi Gabriel Varenne craignait-il que « les hommes du dossier Victoria » ne le retrouvent ?

À 2 h 45 du matin, Thomas franchit la frontière suisse au poste de Bardonnex en profitant de l’absence de contrôle renforcé à cette heure de la nuit. Il se dirigea immédiatement vers la commune de Collonges-sous-Salève, là où se trouvait l’Institut Saint-Anselme, une bâtisse austère nichée au pied du Mont Salève, entourée de hauts murs de pierre.

Il gara la berline à deux cents mètres de l’entrée principale, dissimulé sous les grands sapins. Les lumières du bâtiment principal étaient éteintes, à l’exception d’une vitre au deuxième étage.

Thomas sortit du véhicule. Le téléphone vibra de nouveau dans sa poche.

Une localisation GPS venait d’être partagée par Gabriel Varenne sur l’application Signal.« Je suis garé au point de rendez-vous, au belvédère du Salève. Élodie, où es-tu ? Ça pue. Deux voitures sombres tournent autour de l’institut depuis vingt minutes. »

Thomas leva les yeux vers la montagne. Le belvédère dominait la vallée. Gabriel était en haut. Élodie devait être en train de monter. Et au milieu, dans cet institut, se trouvait un garçon de douze ans qui ignorait que sa vie entière reposait sur un monceau de cadavres et de comptes bancaires truqués.

Soudain, le silence de la nuit fut brisé par le crissement strident de pneus sur l’asphalte.

Deux imposants SUV noirs aux vitres teintées déboulèrent sans éclairage par le chemin menant à l’institut. Ils s’arrêtèrent devant le grand portail en fer forgé. Des hommes en tenue sombre, armés et équipés d’oreillettes, en sortirent avec une rapidité militaire.

Ce n’étaient pas des policiers. C’étaient les nettoyeurs du réseau Victoria.

Thomas comprit instantanément l’horrible vérité : le transfert automatique des données effectué depuis les rails n’avait pas seulement envoyé les fichiers à Gabriel Varenne. Le serveur de sauvegarde d’Élodie était connecté à un système d’alerte. En déverrouillant le dossier Victoria, Thomas avait déclenché un protocole d’effacement de preuves. Et pour ces hommes, l’enfant était la preuve ultime à éliminer.

N’écoutant que son instinct, rejetant la prudence qui l’avait guidé toute sa vie, Thomas s’élança à travers les sous-bois pour devancer les mercenaires.

IV. L’Institut des Mensonges
Thomas escalada le mur d’enceinte en saisissant les pierres de taille malgré la souffrance fulgurante de sa main droite. Il retomba lourdement dans l’herbe humide du parc de l’institut.

Au loin, le bruit d’une porte blindée forcée au marteau hydraulique résonna dans le calme de la nuit. Les hommes armés s’infiltraient par le rez-de-chaussée.

Thomas courut vers l’escalier d’incendie situé à l’arrière de la bâtisse victorienne. Il grimpa les marches en fer forgé quatre à quatre, atteignant le balcon du deuxième étage. À travers le carreau d’une fenêtre croisée, il aperçut un couloir aux murs peints d’un vert pastel écaillé.

Il brisa le carreau avec la masse de sa chaussure, déverrouilla l’espagnolette et s’glissa à l’intérieur.