L’intérieur de l’institut sentait l’éther, la cire à parquet et la poussière vieille de plusieurs décennies. C’était un pensionnat privé d’un autre âge, une institution où les familles fortunées géraient leurs secrets honteux à l’abri des regards.

Thomas consulta rapidement le plan de l’établissement qu’il avait extrait du téléphone d’Élodie avant de franchir la frontière.

Chambre 204. Léo Valette.

Il s’avança dans le couloir à pas de loup, le cœur battant à rompre sa poitrine. Des pas lourds retentissaient déjà dans l’escalier principal. Les mercenaires montaient. Ils procédaient avec une méthode méthodique, vérifiant chaque pièce.

Thomas atteignit la porte 204. Il tourna la poignée. La porte était verrouillée.

« Léo ? » murmura Thomas à travers le bois. « Léo, tu m’entends ? »

Pas de réponse.

Derrière lui, au bout du couloir, une silhouette massive apparut sous la lumière d’un néon vacillant. L’homme portait un blouson tactique et tenait un pistolet équipé d’un silencieux. Leurs regards se croisèrent.

Sans hésiter, Thomas se jeta de tout son poids contre la porte en bois massif. Le battant céda dans un craquement sec au moment même où un tir étouffé balayait l’air, faisant voler en éclats le stuc du cadre de porte.

Thomas s’effondra à l’intérieur de la chambre et referma précipitamment le verrou interne.

Dans l’obscurité de la pièce, un jeune garçon était assis sur son lit, les couvertures tirées jusqu’au menton, les yeux écarquillés de terreur. Il avait les cheveux sombres, le même regard troublé et la même courbe de mâchoire que Thomas avait admirés chez Élodie pendant dix-sept ans.

Mais dans ses yeux brillait aussi une lueur de reconnaissance terrifiée.

« Qui êtes-vous ? » balbutia le garçon d’une voix tremblante. « Où est maman ? Elle devait venir me chercher ce soir. »

Thomas resta un instant figé. Maman. Ce mot résonna comme une brûlure dans son esprit. Élodie avait fait croire à cet enfant qu’elle le protégeait, tout en l’abandonnant dans cette prison dorée pour servir de monnaie d’échange ou de garantie financière.

« Je m’appelle Thomas », dit-il en s’approchant doucement, montrant ses mains sanglantes pour prouver qu’il n’avait pas d’arme. « Je suis… un ami de ta mère. Mais des hommes dangereux sont dans le couloir. Nous devons partir tout de suite. »

Des coups violents s’abattirent contre la porte. Le bois commença à se fendre.

« La fenêtre ! » lança Thomas. « Est-ce qu’elle donne sur le toit de la véranda ? »

Léo hocha la tête, paralysé par la peur mais mû par une obéissance instinctive. « Oui, il y a la gouttière pour descendre au jardin. »

« Prends ton blouson. Ne pose aucune question. Reste derrière moi. »

Thomas agrippa le garçon par le bras, ouvrit la porte-fenêtre et s’élança sur le toit en zinc glissant sous la pluie fine qui venait de commencer à tomber. Derrière eux, la porte de la chambre explosa sous les tirs. Un mercenaire passa la tête par la fenêtre, ajustant son arme.

Thomas poussa Léo vers la gouttière. « Glisse ! Maintenant ! »

Un impact de balle perça le zinc à quelques centimètres du pied de Thomas. Il n’avait pas le choix. Il attrapa Léo contre sa poitrine et se laissa glisser le long de la pente du toit pour sauter dans la frondaison d’un immense cèdre du Liban planté près de la véranda.

Les branches cassèrent sous leur poids, amortissant leur chute. Ils s’écrasèrent dans le terreau humide du jardin, essoufflés, meurtris, mais vivants.

« Cours vers la grille d’évacuation des eaux, au fond ! » cria Thomas en tirant l’enfant.

Ils traversèrent le parc dans la nuit noire, évitant de justesse les faisceaux des lampes tactiques des hommes qui encerclaient désormais la propriété. Ils s’infiltrèrent par une brèche dans le mur de clôture et rejoignirent la berline noire garée plus bas.

Thomas poussa Léo sur le siège passager, s’installa au volant et fit rugir le moteur, quittant les lieux en trombe au moment où les SUV noirs sortaient à leur tour de la propriété pour engager la poursuite.

V. La Confrontation du Salève
La berline grimpait les lacets serrés de la route du Mont Salève. La pluie s’était transformée en un brouillard dense, réduisant la visibilité à moins de cinq mètres. Derrière eux, les phares des poursuivants perçaient la brume par intermittence, se rapprochant à chaque virage.

Sur le siège passager, Léo tremblait de tout son corps. Il regardait cet inconnu défiguré par la douleur et le sang qui conduisait la voiture comme un dément.

« Vous êtes qui pour maman ? » demanda finalement l’enfant, la voix brisée. « Elle m’a toujours dit que mon père était mort avant ma naissance. Et elle m’a dit de ne jamais parler de vous… »

Thomas jeta un coup d’œil au garçon. L’amertume qui le rongeait depuis le début de la nuit s’évapora légèrement, remplacée par une immense compassion. Cet enfant n’était pas un complice ; il était la première victime d’Élodie.

« Ton père n’est pas mort, Léo », répondit Thomas d’une voix étonnamment calme au milieu du chaos. « Mais la femme que tu appelles ta mère t’a menti sur toute ta vie. Tout comme elle m’a menti. »

« Pourquoi ? »

« Parce que pour elle, les gens ne sont pas des êtres humains. Ce sont des pièces d’échiquier. »

Le téléphone d’Élodie, posé sur le tableau de bord, se remit à sonner. L’écran afficha le nom : Gabriel Varenne.

Thomas activa le haut-parleur.

« Élodie ! Bordel, où tu es ? » hurla la voix de Gabriel à travers le haut-parleur, déformée par les interférences. « Les mecs du réseau ont pris d’assaut l’institut ! Ils ont pigé qu’on voulait leur faire chantage avec les dossiers de l’enfant ! »

Thomas prit une profonde inspiration et parla d’une voix de roc :

« Gabriel. Ce n’est pas Élodie. »

Un silence de mort s’installa à l’autre bout du fil. Seul le bruit du vent dans les montagnes était audible.