Leo entra précipitamment, l’épaule gauche ensanglantée et le visage noirci par la suie des explosions. Il s’arrêta net en découvrant le corps de Julian baignant dans son sang au milieu de la chambre, puis son regard passa du pistolet encore chaud dans ma main calcinée au visage livide mais parfaitement lucide de Liam.

« Bordel de Dieu… » jura Leo à voix basse, baissant lentement son arme. « C’était Julian. C’était vraiment lui. »

« Il est entré par la bibliothèque », expliqua Liam en se laissant glisser lentement dans le fauteuil en cuir près du dressing, posant sa tête en arrière contre le dossier avec un soupir d’épuisement total. « Elena lui a ouvert la voie. Mais Clara a réglé le problème. »

Leo me dévisagea avec un mélange d’effroi et d’admiration muette. L’homme qui commandait une armée de mercenaires endurcis semblait soudain intimidé par une infirmière de vingt-six ans vêtue d’une blouse déchirée et sentant la cordite.

« Elena a été interceptée à l’orée du bois par l’équipe canine », rapporta Leo après avoir repris son souffle. « Elle est enfermée dans la cave sous bonne garde. Elle parlera dès que tu le voudras. »

« Qu’elle attende », ordonna Liam sans ouvrir les yeux. « Fais nettoyer cette pièce. Fais évacuer ce corps. Et fais venir une équipe médicale propre de la ville. Pas des affiliés. Une équipe d’un hôpital universitaire privé, payée au prix fort pour soigner les blessés de notre personnel sans poser de questions stupides aux autorités. »

« C’est déjà en cours », répondit Leo avant de faire signe à deux gardes restés dans le couloir d’entrer pour prendre en charge la dépouille de Julian.

Quand ils eurent dégagé la pièce et que le calme précaire de l’après-midi commença à s’installer sur le domaine dévasté, je m’approchai de nouveau de Liam. J’avais trouvé une trousse de secours intacte dans le dressing. Mes mains, méthodiques, presque robotiques dans leur précision, entreprirent de nettoyer la plaie de son avant-bras où le cathéter avait été arraché, puis je refis son pansement thoracique avec des bandes stériles fraîches.

Pendant tout ce temps, Liam ne prononça pas un mot. Il me laissa manipuler ses chairs meurtries sans émettre la moindre protestation, sans cette arrogance hautaine qui avait fait fuir les six professionnelles avant moi.

Quand j’eus terminé d’appliquer la dernière bande adhésive, je jetai mes gants chirurgicaux tachés de sang dans la poubelle médicale et fis un pas en arrière.

« Votre tension est basse, mais votre pouls est régulier », dis-je d’une voix neutre de soignante de garde. « Vous avez perdu du sang, mais rien qui ne nécessite une transfusion immédiate si vous restez strictement immobile pendant les prochaines quarante-huit heures. Je vais descendre me changer et demander une nouvelle blouse à l’intendance. »

Je fis un pas vers la porte, mais sa voix m’arrêta net.

« Clara. »

Je m’arrêtai sur le seuil et me retournai.

Liam avait ouvert les yeux. Assis dans son fauteuil au milieu de cette forteresse qui avait failli devenir son tombeau, entouré des marques d’impacts de balles et des traces de pas de ses ennemis vaincus, il n’avait plus rien du chef mafieux intouchable et méprisant. Il était un homme qui venait de contempler le fond du gouffre et qui avait été tiré en arrière par la main la plus inattendue qui soit.

« Quel est le nom de la clinique à Zurich ? » demanda-t-il d’un ton calme.

Je clignai des yeux, prise de court par la question.

« L’Institut d’oncologie cellulaire Saint-Moritz. »

Il fit un signe de tête imperceptible en direction de la petite table où reposait son ordinateur portable sécurisé.

« Leo a déjà fait le virement. Les cent vingt mille dollars pour l’essai expérimental de Tommy sont sur le compte de la clinique depuis midi. Et il y a cinquante mille supplémentaires sur ton compte personnel pour couvrir ses frais de séjour et les tiens pendant sa convalescence là-bas. »

Mon souffle se bloqua dans ma poitrine. La somme représentait plus d’argent que je n’en avais jamais vu de toute mon existence. C’était la vie de mon petit frère, garantie, financée, arrachée aux griffes de la fatalité.

« Notre accord prévoyait dix-sept mille par semaine », murmurai-je, sentant pour la première fois une chaleur humide piquer le coin de mes paupières que je m’efforçai de réprimer avec fierté.

« Notre accord prévoyait que tu changes mes perfusions et que tu me fasses avaler du pain grillé », répliqua-t-il avec l’ombre fugace d’un véritable sourire au coin des lèvres. « Pas que tu prennes deux balles dans la poitrine d’un traître à ma place. C’est le tarif pour avoir sauvé le patron. Considère que c’est une prime de risque non négociable. »

Je restai silencieuse un long moment, absorbant l’immensité du soulagement qui déferlait sur mes épaules, lavant d’un coup des mois d’angoisse nocturne, d’appels d’huissiers et de bilans sanguins désespérés.

« Merci, Liam », dis-je simplement, ma voix redevenant ferme.

« Ne me remercie pas », répondit-il en tournant son regard vers la fenêtre blindée dont les volets métalliques laissaient désormais passer de fins rayons de soleil d’hiver, perçant la brume après la tempête. « Tu as gagné chaque centime de cet argent. Et maintenant… fais ce que tu as dit. »

« Quoi donc ? »

« Ouvre ces foutus volets, Clara. Tous les volets. Je veux voir la neige fondre sur ce domaine. Et je veux voir arriver ceux qui croyaient que j’étais déjà mort. »

Je m’approchai de la grande baie vitrée. Mes doigts se posèrent sur le cordon des stores d’acier qui barraient la vue depuis des semaines. D’un mouvement lent, régulier, je tirai sur la corde. Les lamelles d’acier montèrent les unes après les autres dans un cliquetis métallique clair qui résonna dans toute la chambre silencieuse.

La lumière crue et éclatante du soleil d’après-midi inonda la pièce, balayant la pénombre, éclairant les boiseries blessées, chassant les ombres où s’étaient cachés la trahison et le poison.